La petite qui comparaît devant nous, n’a que six ans et demi. Il l’a attirée dans sa chambre en lui offrant « une petite tabatière. »
On la force à répéter devant nous, par le menu, ce qu’elle a déjà dit à l’instruction, et que le coupable a avoué, et que le médecin a constaté. Il semble qu’on prenne à tâche que cette petite se souvienne. Au reste elle n’a pas été violée ; il semble que l’accusé ait pris à son égard certaines précautions, grâce auxquelles il espérait peut-être ne pas la contaminer ; grâce auxquelles il bénéficie des circonstances atténuantes.
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L’affaire Charles que nous jugeons ensuite avait fait quelque bruit dans les journaux. La salle est comble ; c’est une affaire « sensationnelle ». L’assistance est très excitée. On se redit de banc en banc le nombre des coups de couteau dont a été frappée la victime : le médecin n’en a pas compté moins de cent-dix !
La victime était la maîtresse de Charles. Juliette R. n’avait que dix-sept ans lorsqu’il la rencontra pour la première fois, il y a de cela trois ans. Elle vivait avec un amant dont Charles aussitôt prit la place, abandonnant pour elle femme et enfants, après onze ans de mariage. Charles a trente-quatre ans ; il est cocher, a fait déjà plusieurs places ; mais les renseignements recueillis sur lui par ses divers patrons sont bons. Sa femme non plus n’avait pas à se plaindre de lui, malgré qu’il lui faisait parfois « des scènes ». Après qu’il se fut installé avec cette fille, Madame Charles, à plusieurs reprises, tâcha de le ramener, de le reprendre ; mais rien n’y fit, et l’instruction dit qu’il avait la fille « dans la peau, suivant l’expression ». Il habite alors avec Juliette R., place de M., chez Madame Gilet. Celle-ci parfois les entendait se disputer.
— C’est vrai. Juliette me reprochait d’envoyer à mes enfants une partie de mes gages. Mais jamais je ne l’ai menacée.
Et Madame Gilet reconnaît que les querelles n’étaient ni fréquentes, ni prolongées.
La voix de Charles est grave ; son aspect n’est pas déplaisant ; il est grand, fort, bien fait de sa personne, sans pourtant rien de bellâtre ou de fat ; il me semble que rien qu’à le voir on eût deviné qu’il était cocher ; et non pas cocher de fiacre : cocher de maison.
Il ne se défend pas, ne s’excuse pas même : on le sent soucieux de présenter les faits tels qu’ils se sont passés et sans chercher à influencer le jury en sa faveur. Pourquoi le Président essaye-t-il de le faire se couper, se contredire ? Sans doute, en ancien juge d’instruction, par habitude professionnelle.
— Vous avez quelque peu varié, lui dit-il, dans la reconnaissance des mobiles du crime.