1848, il est vrai, succédait à 1830, et dans l'ordre naturel des réactions, devait dédaigner la moisson de gloire que lui avaient léguée les devanciers, comme on voit, aux années de récolte surabondante, couler le sang de la vigne aux ruisseaux.

Tant pis! Je regrette les romantiques fureurs des anciens; j'eusse aimé mieux porter l'écarlate pourpoint de Gautier que le gilet de flanelle des éreintés de mon temps!

Ah! nous sommes loin du Corrège et de son cri d'enthousiasme: «Anch'io son pittor!» devant Raphaël; bien loin, même, de Carpeaux, le grand statuaire attardé parmi nous, qui, souffrant déjà du mal dont il devait mourir, en quittant les galeries du Louvre, jetait, au Prisonnier de Michel-Ange, la rose de sa boutonnière, avec un baiser!...

Le fonds qui manque le plus, c'est l'admiration; l'admiration, ressort indispensable! Qui admire est tenté d'égaler, de surpasser...

Au fait, je demande pardon au lecteur de cette homélie. Je ne voulais que lui conter une anecdote à laquelle prête un regain d'actualité le récent anniversaire de Victor Hugo: un cri d'admiration poussé loin d'ici, voilà longtemps. La scène est à deux personnages; l'un est le Maître lui-même; l'autre, un mien vieil ami que j'ai nommé tout à l'heure.

*
* *

Donc, en septembre 1843, ce mien ami descendait à cheval, rayonnant de jeunesse, un des sentiers rocheux des Hautes-Pyrénées. Il allait tranquille au soleil, abandonnant sa chevelure aux vives caresses de l'air.

Un piéton montait la côte, au même instant, un peu courbé quoique dans la force de l'âge, le chapeau sur les yeux. Tout à coup, soit excès de chaleur, soit fatigue, soit pour toute autre cause, il se découvrit, et le cavalier, tremblant, éperdu en reconnaissant son visage, exclama dans l'étendue ce cri retentissant:

—Hugo!

Hugo—c'était lui—s'arrêta, s'inclina; mais le cheval effrayé du cri, violemment refréné, se cabra si rudement, qu'il envoya son cavalier sur le sol, et s'enfuit.