Ma femme a préféré poser chez Carjat, parce qu'en dehors de son métier, cet artiste fait des vers; moi, je ne comprends pas qu'on s'occupe de trente-six choses à la fois; c'est du désordre; mais ma femme adore la poésie; elle est donc allée chez Carjat. Moi, je n'ai été tiré nulle part.

J'avais mon idée. Un projet caressé depuis longtemps. A l'instar de mon respectable beau-père et prédécesseur, qui mourut en regrettant de ne pas nous laisser son image tracée par Horace Vernet, j'ai toujours ambitionné, moi, de me faire peindre en grandeur naturelle, p'fft... et à l'huile. J'ai mille raisons, p'fft... pour préférer atout autre ce genre de reproduction de la figure humaine. La photographie n'a ni consistance, ni valeur sérieuse; elle passe, on l'égare; en résumé, ce n'est que du papier; la sculpture est triste, pâle, encombrante et lourde en diable; on ne sait où la fourrer; si on prend le parti de la mettre au jardin—encore faut-il avoir ce jardin—elle est exposée aux caprices de la température. Le dessin au crayon, même aux deux crayons, manque de solidité; c'est encore du papier. Bref, il n'y a rien de tel qu'un bon tableau, gai à l'œil, dans un beau cadre doré qui brille et qu'on accroche aux murs de son salon. C'est une valeur mobilière. Tel est mon sentiment, à moi. P'fft!

Et si, comme il est présumable, mon sentiment se transmet à ma descendance, il y a lieu dès lors de préjuger que mes fils et petits-fils imitant mon exemple, une galerie se formerait ainsi des hommes de ma race, un panthéon des chefs successifs de la maison Basculard, qui ne serait pas, j'imagine,—p'fft!—sans intérêt pour l'Histoire.

Ces considérations m'avaient décidé. Une seule chose me retenait encore; le prix qu'on à coutume de payer ces sortes de produits. J'avais interrogé, près du Louvre, un gardien du Musée:

—Combien pensez-vous, avais-je dit à cet homme, que me demanderait un bon peintre, M. Duran ou M. Bonnat, pour faire mon portrait en grandeur naturelle, comme ceci, à mi-corps?

—De dix à vingt mille francs.

P'fft... J'avais envie de demander à ce fonctionnaire de bas étage:

—Combien croyez-vous donc qu'il me faut, à moi, expédier de kilogrammes de chocolat vanillé, praliné, sans rival, pour les gagner, ces dix ou vingt mille francs?

Mais il n'aurait pas compris; je me bornai à lui répondre en pinçant les lèvres:

—Bigre! il faut convenir que ces messieurs gagnent l'argent bien facilement.