'est fait! la cage est vide, l'oiseau envolé, l'enfant hors du logis. Du taudis ou de l'hôtel, de tout atelier d'artiste peintre ou statuaire, est sorti le tableau nouveau-né, le marbre neuf. Des lointains paisibles du Luxembourg aux mercantiles hauteurs de Montmartre, on a vu, pendant dix jours, camions, voitures de déménagement, fiacres, haquets, commissionnaires, emporter, vers le palais à coiffe de verre des Champs-Élysées, la moisson d'art annuelle.

Il y a eu, comme toujours, grande presse au dernier moment, sur le passage des envois, à la porte nº 9. Rapins et maîtres mêlés, confondus sur les degrés du grand escalier de pierre, ont fraternellement imité le chant du coq, entonné les scies de rigueur pendant le défilé. Les camarades se sont retrouvés; les forts ont été salués, les chétifs, blagués. Des feutres d'un autre âge ont été signalés çà et là, campés sur des yeux enfantins et des barbes fluviales, ainsi qu'aux jours d'émeute reparaissent les types de barricadiers. La dernière peintresse est revenue, toujours pareille, émue et empanachée, filant les yeux baissés, dissimulant, dans un foulard, sa «nature morte» encore fraîche.

On a hurlé des «bans» pour Carolus, espéré vainement Sarah Bernardt. Enfin les gardiens du Palais ont repoussé la foule au dehors. A cinq heures, les portes se sont fermées. Silence. Il faut attendre maintenant les décisions du jury. Que faire jusqu'au premier mai, jusqu'à l'ouverture de l'Exposition?

L'œuvre accomplie, l'effort épuisé, la tartine ou le navet disparu, l'artiste, aux premiers instants, semble hébété, prostré, comme amputé d'un morceau de son être. Il erre, traînant son désœuvrement, son inquiétude, par les rues, les brasseries, le regard vague, les bras ballants, rebelle au séjour de l'atelier vide, veuf de sa chimère.

En effet, si médiocre que soit l'œuvre, on y a laissé de soi-même; utilement ou non, ce marbre, on l'a ému de son souffle, on a laissé de sa vie en cette toile; à l'heure de la séparation, non seulement c'est un vide à l'atelier, c'est véritablement un trou dans le cœur. Chez les isolés surtout, les célibataires. Pour eux, c'est absolument l'ami qui s'en va, le consolateur, le confident des causeries muettes pendant les longs crépuscules d'hiver, aux reflets mourants du poêle, alors que, dans la magie du soir, il semblait qu'on vît, par moments, s'animer, palpiter l'ébauche.

Il en est ainsi pour le peintre Marcel.

Son tableau de cette année représente un intérieur ouvrier; trois personnages: l'homme, la femme, l'enfant. La mère effarée serre entre ses bras son petit emmailloté. Scène violente.

Quand l'idée a jailli, soudaine, armée de pied en cap ainsi que la Minerve au sortir du crâne olympien, Marcel en a brossé tout aussitôt l'esquisse, au courant du premier jet. Puis est venue la réflexion; l'étude a déterminé les proportions, la gamme.

Il a fallu songer aux modèles.

Trouver l'ouvrier, la femme du peuple, rien de plus facile. Depuis l'abandon des académies, le délaissement du nu, les «poseurs» sont en grève; il en pleut dans la misère de Paris.