Bordeaux a recouvré sa liberté. Il en use avec délices, gouaillant, frondant, chantant à gorge déployée. Parfois même, il va jusqu’à la licence: c’est ainsi que, du haut de la chaire de Saint-Remi, un prédicateur n’hésite pas à flétrir les gens de qualité qui, spéculant sur le vice, se sont faits les tenanciers de l’Opéra et de la Comédie[416]. Quel changement, en l’espace de quelques mois, aussi bien chez les officiers royaux que chez les agents du fisc! Partout, la bonne grâce est à l’ordre du jour; partout, il souffle un vent de vertu. Jusqu’à l’hôtel du gouverneur, tenu à juste titre pour un mauvais lieu, qui va se transformer en temple des bienséances.
M. de Mouchy était, en effet, l’antipode de son oncle. Scrupuleux, timoré, dévot, il avait des pudeurs de vierge. L’impression qu’il éprouva, en prenant possession de sa nouvelle demeure, fut sûrement pénible. Dans le salon, dont les dessus de porte représentaient des amours égrillards, il baissa les yeux et se signa. Arrivé à la chambre, encore empreinte de senteurs voluptueuses, il ouvrit les fenêtres et brûla du sucre... Il s’empressait, du reste, de proclamer la séparation de l’État et du Théâtre, de moraliser les coulisses, de réglementer la police de la salle et d’interdire l’accès de la scène aux spectateurs.
Le corps de ballet l’ignora toujours. En revanche, il s’affiliait à toutes les confréries de la province, tour à tour membre du Saint-Sacrement, pénitent bleu, pénitent blanc, pénitent de toutes les couleurs... Chaque matin lui apportait une dignité nouvelle. A la première, il donna six louis; à la seconde, quatre; à la troisième, deux. Ensuite, il ferma sa bourse: la fortune des Noailles y eût d’autant moins suffi que l’abbé Graves, «qui le faisait tourner comme un pantin,» l’initiait à une foule d’autres œuvres... D’ailleurs, excellent homme, quoique court d’idées, et ne reculant, en vue de plaire, devant aucun sacrifice. Non seulement il offre des séries de dîners où figurent, quatre par quatre, des négociants de la Rousselle et des Chartrons; mais, ayant appris que Richelieu accordait aux jolis minois la faveur d’un baiser, il prend le parti héroïque d’embrasser toutes les femmes, belles ou laides, vieilles ou jeunes: sa candeur ne distingue pas[417].
Mme de Mouchy complétait dignement cet étrange personnage qu’elle dépassait autant par la supériorité de sa taille que par l’éclat de son génie. Air sévère, maintien roide, port majestueux, elle représentait—moins la grâce et la beauté—une reine de l’Olympe. L’Europe l’appelait Madame l’Étiquette... «L’étiquette, rapporte Mme Campan, était pour elle une sorte d’atmosphère. Au moindre dérangement de l’ordre consacré, on eût dit qu’elle alloit étouffer[418].» La Dauphine, à qui, à son entrée en France, on l’imposa en qualité de dame d’honneur, ne pouvait à sa guise ni saluer, ni ouvrir la bouche, ni pincer de la guitare, ni porter retombantes les barbes de sa coiffure lorsqu’elle était lasse de les avoir retroussées: un supplice de chaque instant, exaspéré par l’allure à la fois hautaine et respectueuse de sa camerera mayor. Aussi, à peine investie de la couronne, le premier soin de Marie-Antoinette fut-il de conquérir sa liberté... au prix d’une pension de soixante mille livres[419]! Moyennant quoi, la Guyenne fut initiée aux splendeurs d’une science dont la stricte observation constituait «la parure et la grandeur des trônes». Bordeaux ne s’étonna point de ces airs superbes. Parfois même il s’en égaya; témoin le jour où Mme de Mouchy, pour éviter le contact des manants préposés à la descente des bateaux, faillit se laisser choir dans la rivière:
«Avez-vous su, raconte Mme Duplessy, que la maréchale, qui partoit mardi, pensa tomber à l’eau? Des dames de cette importance ne peuvent pas donner la main à des matelots pour entrer dans leur brigantin. En conséquence, M. de Verteuil et un autre la soutenoient. Le pied lui glissa sur les planches. Elle fut retenue et ne tomba point. On la rapporta au Gouvernement, et, vite, une visite du chirurgien nommé Métivier qui décida d’abord qu’elle avoit les os cassés, ensuite l’épaule démise; et tout s’est réduit à une contusion qui eût été peu de chose si elle n’étoit pas si grande dame. On donne à sa porte trois bulletins par jour... M. de Mouchy est plus malade qu’elle d’une colique pour laquelle on ne laisse pas que de le saigner[420].»
Une pécore! avaient, un jour, murmuré des lèvres qu’on disait être celles de Marie-Antoinette... Les Bordelaises ratifièrent ce jugement d’autant plus volontiers que la reine faisait alors tourner toutes les têtes. Son ton, ses goûts, ses attitudes servaient de modèle aux élégantes. Des milliers de petits vers célébraient ses louanges, et les modes qu’elle daignait approuver étaient presque aussitôt suivies à Bordeaux qu’à Paris.
Ah! le deuil de Louis XV fut lestement porté sur les bords de la Garonne! Jamais l’art d’accommoder étoffes, perruques et visages ne fut poussé plus loin qu’à ce commencement de règne. Qu’on en juge par cet aperçu des toilettes du jour expédié de la rue du Cahernan à la châtelaine de Fonchereau:
«Les femmes se coiffent toujours très haut, le toupet en avant, les racines des cheveux coupées en vergettes. La pointe qui fait le toupet s’appelle physionomie. Les boucles qui l’accompagnent sont très grosses et séparées de celles d’en bas qui doivent être pendantes.
»On porte des bonnets fort grands, garnis de fleurs et de rubans anglais. Derrière le bonnet est un assemblage de panaches de différentes couleurs, soutenu par un anneau de diamant. Le nombre des bonnets à la mode est fort considérable. On en compte jusqu’à deux cents de différentes espèces, depuis la somme de dix jusqu’à cent livres. Les panaches sont d’une grandeur prodigieuse, et, lorsqu’ils sont blancs, on met une plume de la couleur de la robe, ou une noire.
»Les robes de la couleur la plus à la mode sont celles de la couleur des cheveux de la reine: châtain foncé[421]. Après, vient la couleur puce. On porte ces robes-là garnies de la même étoffe. Le satin paille, à boyaux, est fort en vogue: on le garnit de différentes façons, soit en gazette, soit en dentelles ou fourrures. Après, viennent les satins peints et brochés qui ont chacun un nom. Les plus en vogue sont ceux que l’on appelle: couleur de soupirs étouffés. Les vert-pomme, rayés de blanc, ont aussi un grand succès: on les nomme vive bergère. Voici les noms de quelques garnitures: les plaintes indiscrètes, la grande réputation, l’insensible au désir manqué, la préférence, aux vapeurs, au doux sourire, à l’agitation, aux regrets, à la composition honnête...