—Hé, Monseigneur, vous me pouvez tout dire...

Parlez latin: ils ne l’entendent pas[84]!

Des bons mots et des petits vers, on passe aux récits de voyages: un sujet cher aux Gascons qui, de tout temps, épris de l’inconnu, eurent le goût des aventures lointaines. Quelle étude attrayante que celle des pérégrinations comparées de la pléiade d’hommes célèbres qui s’épanouirent sur les rives de la Garonne:—Montaigne, si précis dans ses constatations, si profond dans ses remarques, diseur plein d’humour appliquant à la rédaction de simples notes ce style vif, piquant, familier, naïf, qui est un charme et une joie;—Pibrac, dont les infortunes, en Pologne, participent du roman;—Paul de Foix, diplomate mâtiné de parlementaire et de philosophe, escorté, sur les grands chemins qui mènent à Rome, d’une phalange de disciples, observateur diligent durant le jour, et, le soir, barricadé dans l’un de ces coupe-gorge où gîtaient les voyageurs, expliquant, l’épée à la main, l’Organon d’Aristote, ou la République de Platon...

Dans cette galerie d’illustres, Montesquieu occupe une place à part. Nul ne poussa plus loin l’art de vivre dans les pays étrangers, de pénétrer leurs coutumes, leurs mœurs, leur esprit... Un art peu répandu.—Que de personnes, déclare-t-il, prennent des chevaux de poste, et combien peu savent voyager! On connaît l’histoire de ce gentilhomme qui, de son séjour à Naples, n’avait rapporté qu’un souvenir: celui d’un reître qui couchait tête nue et buvait dans ses bottes!... Quand Montesquieu quitte une région, il a tout vu, tout analysé, tout gravé dans sa mémoire: l’agriculture, l’industrie, le régime des impôts, les ports, les routes, l’endiguement des rivières, les arsenaux, les manufactures. Son esprit ne s’est point donné de trêve: il a fouillé les bibliothèques, inventorié les collections, interrogé citadins et campagnards, hommes politiques et boutiquiers...

Quelles admirables excursions il ménage à son monde! Tantôt c’est en Allemagne qu’il l’entraîne à sa suite, tantôt en Hongrie, en Autriche, en Hollande ou sur les côtes de la Grande-Bretagne, cette terre des libertés qu’il propose comme modèle. Mais c’est surtout de l’Italie qu’il se plaît à converser;—le Père François et Jean-Jacques Bel, qui la visitèrent en détail, lui donnent la réplique.

Ce qu’il admire, dans «la contrée sans rivale», ce ne sont ni ses institutions, ni ses peuples, ni ses princes. Partout, il constate la décadence; partout l’oisiveté, la débauche, la poltronnerie, la mendicité jointe aux prétentions, le brigandage, l’avarice. S’il se passionne, c’est pour les souvenirs glorieux, qui jaillissent du sol, et pour les manifestations de l’Art...

L’Art! une révélation... «Avant de franchir les Alpes, déclare-t-il, je n’en avois aucune idée!»... Mais l’initiation a été rapide, et il apporte, dans sa conception du beau, la maîtrise d’un homme habitué à observer la nature[85]. C’est en critique pénétrant, habile à découvrir le sublime d’une œuvre aussi bien que son point faible, qu’il énumère les merveilles dont son regard fut ébloui. Toutes les toiles des grands maîtres reçoivent son tribut d’hommages, mais ses dévotions ardentes s’adressent au divin Sanzio: «Il semble, s’écrie-t-il dans sa ferveur idolâtre, que Dieu, pour créer, se soit servi de la main de Raphaël[86]

Grisé par sa parole, il accumule les explications. Pas un tableau devant lequel il n’arrête son auditoire; pas une statue dont il ne fasse les honneurs!... Ce qui ne l’empêche point de passer au fil d’une implacable raillerie les villes qui recèlent ces trésors... Vérone? un mauvais lieu. Venise? un foyer de pestilence. Gênes, «où il s’ennuya à la mort?» une république dégénérée...

Seule, Florence trouve grâce à ses yeux. Avec ses jardins multicolores, sa ceinture d’orangers, ses palais de marbre, le prestige de ses légendes, ses galeries où le profane confondu avec le sacré attendrit les cœurs et exalte les âmes, la cité des Médicis exerce sur lui une invincible séduction. Le charme des habitants a achevé sa conquête. Leur simplicité le ravit. A Florence, affirme-t-il, point de luxe faux déguisant la misère; point d’édifices somptueux à l’extérieur et ruinés au dedans. La franchise y règne sans partage, alliée à la bonne grâce, à l’indulgence, à l’absence de toute recherche. Dans cette heureuse contrée, l’étiquette n’a pas de partisans, une perruque de travers n’indispose personne, et c’est à peine si, à leur équipage, on distingue le banquier opulent de son voisin le cardeur de laine... L’orateur qui, lui aussi, est un simple, se complaît dans ces détails. En contant que les anciens princes du pays allaient à pied par la ville, parapluie au dos et falot au poing, ses fibres bourgeoises tressaillent d’aise. Et c’est avec délices qu’il représente le premier ministre, marquis de Montemagno, prenant le frais devant sa porte, assis sur une chaise et «branlant les jambes» comme un modeste Rousselin, tandis que le grand-duc régnant devise, dans le jardin d’en face, avec les serviteurs de sa maison.

Lancé sur ce sujet, Montesquieu ne tarirait pas. Mais, pendant que Venuti, originaire de la Toscane, applaudit à tout rompre; que Guasco, un enfant du Piémont, réclame en faveur de Turin; que Barbot, né curieux, sollicite des éclaircissements sur les dames «très jolies, très gaies, très spirituelles» qui ouvrirent leurs boudoirs au voyageur, l’horloge, avec son carillon, rappelle celui-ci à la réalité...