A cette époque, Montesquieu, quoique sexagénaire, possède encore une grande activité. Il voyage volontiers, allant de La Brède à Clairac, où le châtelain du lieu, le chevalier de Vivens, lui fait fête[109]; poussant même jusqu’en Languedoc chez son frère le chanoine de Saint-Seurin, devenu abbé de Nizor; revenant ensuite au sol natal «jouir des douceurs de ses amis et de sa patrie». Bordeaux, c’est le calme: il le goûte avec délices... Il n’en continue pas moins son rude labeur, dirigeant avec sollicitude les travaux de cette Académie dont les lettres d’établissement lui semblent des titres de famille[110]. Mais si son courage reste entier, sa vue, affaiblie de longue date, lui refuse maintenant tout office. Qu’importe! N’a-t-il pas à ses côtés un secrétaire intime qui ne répugne à aucune lecture, quelle qu’en soit l’aridité? Ce secrétaire, c’est la plus jeune de ses filles, Denise de Montesquieu...
Une chaste apparition, toute de grâce, d’esprit, de tendresse: un rayon de lumière dans ce ciel obscurci. Guasco lui adresse un respectueux hommage en vers italiens traduits par Lefranc de Pompignan:
D’un père illustre adorable portrait,
Honneur des arts, jeune et belle Sylvie,
Des dons de plaire assemblage parfait,
Vous qu’Amour suit et que Vénus envie,
Tous les talents qu’en vous on voit fleurir,
Votre beauté, vos charmes et votre âge
Mériteroient un seul genre d’hommage...
Mais l’amitié ne sauroit vous l’offrir[111].