Chacun connaît la relation adressée à Suard, par Mme Dupré de Saint-Maur, sur les derniers moments du président. La duchesse d’Aiguillon qui, elle aussi, avec un soin jaloux, veilla à son chevet, en rendit compte à Guasco dans un billet dont, sûrement, une reproduction, plus détaillée peut-être, fut transmise au cénacle de Bordeaux: «Je n’ai pas eu le courage, Monsieur l’abbé, de vous apprendre la maladie, encore moins la mort de M. de Montesquieu. Ni le secours des médecins, ni la conduite de ses amis, n’ont pu sauver une tête si chère. Je juge de vos regrets par les miens. Quis desiderio sit pudor tam cari capitis! L’intérêt que le public a témoigné pendant sa maladie, le regret universel, ce que le roi en a dit publiquement que c’étoit un homme impossible à remplacer, sont des ornements à sa mémoire, mais ne consolent point ses amis: je l’éprouve. L’impression du spectacle, l’attendrissement se passeront avec le temps; mais la privation d’un tel homme dans la société sera sentie à jamais par ceux qui en ont joui... Je ne l’ai pas quitté jusqu’à l’instant qu’il a perdu connaissance, dix-huit heures avant sa mort.»—Hommage suprême venu du cœur, allant au cœur: en ce jour néfaste, l’hôtel du Jardin-Public perdait la plus glorieuse de ses illustrations.
Au moment où cette foudroyante nouvelle parvenait à Bordeaux, la ville était en proie à de vives émotions. Depuis quelques années déjà, la période calme du règne de Louis XV avait pris fin, laissant le champ libre aux agitations les plus diverses. Plus que toute autre région, la Guyenne devait subir le contre-coup du malaise général: deux hommes, restés légendaires à des titres différents—M. de Tourny et le maréchal de Richelieu—allaient la bouleverser de fond en comble. Sous l’action exercée par eux, la société bordelaise, de pacifique et recueillie qu’elle était, devient irritable, frondeuse, militante, et part en guerre contre le pouvoir, dans la personne de ses représentants...
C’est sûrement l’époque la plus curieuse de l’histoire locale, en même temps que l’une des moins connues. Essayons, en nous restreignant, d’en dégager les grandes lignes.
CHAPITRE VII
M. de Tourny: son origine, ses qualités, ses défauts.—Rapports des intendants avec la société parlementaire.—MM. de Foullé et Boucher.—Débuts conciliants du nouvel intendant: ses rêves d’embellissement de la ville.—Querelle avec l’Académie.—Rupture avec le Parlement: affaires des grains, du théâtre et du terrier de Guyenne.—Le président Le Comte de La Tresne.—M. de Grissac: quatrain en son honneur.—MM. Le Blanc père, Le Blanc de Mauvezin, Dudon, de Carrière.—Intervention de d’Aguesseau.—Reprise des hostilités: MM. de Cazeaux, de Combabessouse, de Sallegourde, Drouilhet, Vayssière de Maillat.—Sentiment de d’Argenson.—Opinion publique, d’après M. de Lamontaigne.
Que M. de Tourny eût, un jour, franchi les grilles de l’hôtel du Jardin-Public, la question n’est pas douteuse. Qu’il y ait eu son couvert, côte à côte avec les habitués, on peut affirmer que non. L’administrateur distingué qui, à l’exemple de cet empereur romain célébré par l’histoire, laissa une superbe capitale là où il n’avait trouvé qu’un amas de masures, était, en sa qualité de représentant du pouvoir royal, l’objet d’une défiance insurmontable...
Les intendants, en effet, disposaient d’une puissance telle qu’on pouvait tout craindre d’eux. Vers la fin du règne de Louis XIV, leurs attributions absorbent l’intégralité des services publics: organisation municipale, agriculture, police, enrôlement des troupes, marine, haras, Université, librairie, commerce, assiette et recouvrement des impôts, voirie, justice... Les gouverneurs eux-mêmes—de grands seigneurs pour la plupart—ne remplissent plus qu’un rôle de parade: on n’a recours à leur autorité qu’en cas de troubles ou de guerre. En fait, la charge dont ils sont investis s’efface devant celle de l’intendant passé à l’état de maître souverain et, parfois aussi, de censeur indiscret. Le maréchal de Richelieu s’en plaindra amèrement: «Je n’en finirois pas, écrit-il, si je voulois tracer ici toutes les tracasseries auxquelles, de ce côté, est exposé le gouverneur le plus heureux du monde.»
Seul le pouvoir judiciaire, s’appuyant sur l’opinion, résistait à cet envahissement. A Bordeaux, le Parlement ne courba jamais la tête: ce fut la cause principale de sa popularité. Il n’y eut guère, en effet, en Guyenne comme ailleurs, d’intendant qui ne se fît le serviteur docile du caprice royal. Personne, au XVIIIe siècle, n’avait perdu la mémoire de l’un d’eux, M. de Foullé, seigneur de Prunevault, dont les procédés pour la levée des tailles dépassent ce que l’histoire enregistre de plus odieux[121]. Tous, sans doute, n’usèrent pas de pareils moyens; mais il n’en est aucun qui, pour faire triompher les entreprises de la Couronne, ne recourût à l’arbitraire et à la force brutale.