Les femmes n’occupent pas une place moins distinguée... Que de jolies bouches—depuis Mme de Lestonnac, sœur de Michel de Montaigne—lancèrent le trait, sur les bords de la Garonne, avec une verve qu’envieraient les rives de la Seine! Que de physionomies originales, de nature à retenir l’attention au même titre que Mme Cornuel, Angélique Paulet et la présidente Tambonneau! Citons-en quelques-unes:—Mlle Dupin, dont la causticité, devenue proverbiale, piqua au vif deux voyageurs célèbres, Chapelle et Bachaumont[4];—la première présidente de Pontac, qui tenait au monde savant par les deux Dupuy; à la cour par Mlle de Montpensier, sa cousine; à Port-Royal par les Arnauld, ses alliés; aux faiseurs de concetti par M. de Segrais, qui lui dédia sa Relation de l’Isle imaginaire;—Mmes Duval, de Gascq, de Volusan, d’Aulède, d’Espagnet,... tout un escadron de précieuses évoluant suivant les règles du bon ton, initiées à la gamme des soupirs, et, comme les caudataires de Julie d’Angennes, «poussant le doux, le tendre, le passionné»[5]...
La période du XVIIIe siècle ne comprend pas moins de personnalités marquantes. Le milieu où elles se meuvent n’a rien perdu de son originalité, bien que l’effort des esprits tende à un autre but. La femme, désormais, cherche autant à s’instruire qu’à plaire. L’homme, sous une apparente frivolité, s’est formé une idée plus haute du devoir. L’inconnu l’attire; les sciences exactes, jadis dédaignées, ne le laissent plus indifférent. Tandis que jansénistes et disciples de Molina se disputent la direction des âmes, l’économie politique jette ses premières racines, embrassant les spéculations financières, commerciales, agricoles, les rapports des contribuables avec le fisc, les réformes nécessaires au soulagement du peuple. Partout s’organisent des collections. L’Académie bordelaise, qui vient de se fonder, accroît sans cesse le nombre de ses prosélytes. Les travaux qu’on lui adresse se multiplient chaque année: astronomie, médecine, météorologie, physique, histoire naturelle, on remue tout... C’est l’heure où Montesquieu étudie les contractions péristaltiques des batraciens, la circulation du suc, l’origine du gui, la transparence des corps, la cause des échos...
Dans l’ordre littéraire, le mouvement n’est pas moins accentué. L’art si éminemment français de la conversation brille d’un éclat sans précédent. On cause, on disserte, on argumente à chaque tournant de rue, à la Bourse, au théâtre, au palais de l’Ombrière—rendez-vous quotidien des fines langues et des nouvellistes. C’est, dans tous les lieux fréquentés par le public, un chassé-croisé de saillies, d’anecdotes, d’épigrammes, de critiques assaisonnées de sel gascon. Partout, enfin, s’engagent des discussions passionnées sur la puissance nouvelle avec qui trônes et rois devront bientôt compter: l’esprit philosophique. Oh! le jeune dieu en est encore à ses premiers pas. Sa marche est incertaine, indécise sa parole, lointain et voilé le but qu’il poursuit. Quoique d’apparence débile, il n’en respire pas moins à pleins poumons, joyeux de vivre, prenant le vent et guettant l’avenir, honoré dans les meilleures compagnies, bienvenu des boudoirs comme des cabinets d’étude, caressé par des princes, choyé par des duchesses et bercé sur de nobles genoux.
La partie de nos annales qui correspond à cette époque—le règne de Louis XV—attend encore un historien jaloux de s’inspirer aux sources. A cette œuvre de demain, dont il est permis de prédire le succès, nous apportons, en manière de tribut, quelques notes sur la Société bordelaise et le Salon de Mme Duplessy... Superficielle comme la plupart des publications de ce genre, dépourvue d’ailleurs de prétention, cette étude n’a pas l’ambition de tout dire. A creuser les sujets multiples qu’elle effleure, il faudrait, avec des travaux de longue haleine, un contingent de plusieurs volumes. La tâche accomplie par nous est plus modeste. Des figures rencontrées au cours de nos investigations, nous offrons, non des portraits, mais des ébauches. De même, des faits qui servent à expliquer ces figures, nous rappelons sommairement les grandes lignes. Faits et figures nous ont semblé intéressants: puissent des érudits en possession de loisirs plus complets les produire en pleine lumière!
Un reproche nous sera peut-être adressé: celui d’attribuer à la note intime une part prépondérante... Nous confessons n’avoir qu’un goût restreint pour les généralités de commande, les éloges d’apparat, les discours officiels, les articles nécrologiques. Un écrivain moderne, dans une préface bien connue, déclare que la peinture vraie des mœurs et des caractères, assortie d’un choix d’anecdotes, constitue la partie attachante de l’histoire. Il ajoute qu’il donnerait volontiers Thucydide pour des mémoires authentiques d’Aspasie ou d’un esclave de Périclès[6]. Sur nous aussi, le document privé exerce une attraction particulière: nous n’hésitons pas à croire qu’un Journal de Mme Duplessy—dont on ne possède malheureusement qu’un paquet de lettres—en apprendrait autrement long sur la société bordelaise, ses tendances, son esprit, ses individualités marquantes, que le monceau de pièces de tous formats emmagasinées dans nos dépôts publics.
Nous ne saurions clore ces lignes sans adresser l’expression de notre gratitude à l’éminent conservateur de la Bibliothèque municipale, M. Raymond Céleste. C’est son érudition aussi sûre que judicieuse, aussi désintéressée que bienveillante, qui nous a guidé dans nos investigations. Nul ne possède mieux que lui les arcanes du vieux Bordeaux: bon nombre de manuscrits ayant trait à cette région n’occupent une place dans nos archives que grâce à son activité enthousiaste de fureteur. Il estime, en effet, au rebours du seigneur de Montaigne, que des choses de peu il y a moyen de faire des histoires... Si, par aventure, ce livre obtenait quelque estime, c’est beaucoup à M. Céleste qu’il en faudrait reporter l’honneur.
Nous avons aussi une dette à acquitter vis-à-vis de M. Dast de Boisville, dont les précieuses découvertes ont, de longue date, retenu l’attention du monde savant. Ce chercheur infatigable, qui dressa la nomenclature jusque-là inconnue des officiers du Parlement, n’a point dédaigné de soumettre à un contrôle minutieux l’orthographe des noms propres contenus dans ce volume: œuvre ardue et délicate dont l’importance n’échappera à aucun de ceux qui, dans la restitution du passé, apportent le souci de l’exactitude... Nous prions M. de Boisville de recevoir le témoignage de notre reconnaissance—avec nos excuses pour les erreurs peu graves, nous en avons l’espoir, qui pourraient se produire au cours de l’impression.
G.-D.
LA
SOCIÉTÉ BORDELAISE
SOUS LOUIS XV