Infortuné Tourny! L’ostracisme dont il était l’objet s’étendit aux personnes de son entourage. Son fils l’abbé—bien qu’il eût lui-même été victime de l’arbitraire royal[159]—se vit fermer toutes les portes. Quant au satrape de Guyenne, il succombait sous le poids des satires, des chansons, des quolibets. C’est de cette époque que date le couplet suivant:
Bourdeu gémit et gémira
Tant qu’Aubert de Tourny vivra.
Lou nom d’aquet cruel bourreu,
Per anagramme assez hurouse,
Montre à la ville malhurouse
Qu’il est lou tyran de Bourdeu[160].
L’affaire, cependant, prenait un développement inattendu. Purement locale, à son origine, elle affectait bientôt le caractère d’une manifestation ayant son retentissement dans tout le royaume.
C’est l’heure la plus critique du règne de Louis XV. L’agitation religieuse atteint son apogée, grâce au désarroi du ministère qui frappe, à tour de rôle, les évêques et les officiers de justice. La question financière n’est pas moins aiguë. Lasse d’exigences toujours croissantes, d’impôts sur le revenu—dixième ou vingtième—assujettissant nobles et roturiers à une odieuse inquisition, de dons gratuits imposés à l’amour des peuples qui doivent les offrir «avec une sorte d’élan»[161], la Nation dresse la tête et fait entendre de formidables murmures. Gardiens de ses espérances, les Parlements redoublent d’audace et proclament, à grand renfort de publicité, les principes, jugés factieux à Versailles, qui régissaient l’ancienne monarchie... Et comme, isolément, leurs efforts demeurent stériles, ils s’unissent en une vaste fédération s’inspirant des mêmes idées, poursuivant le même but, obéissant à un mot d’ordre commun[162].
En vertu de cet accord, le Parlement de Paris, prenant fait et cause pour les magistrats de Bordeaux, adressait, en leur faveur, des remontrances à Sa Majesté, avec menace de suspendre le cours de la justice[163]. Au palais de l’Ombrière, l’agitation n’était pas moindre. La Compagnie ne cessait de réclamer le retour des exilés, accumulait mémoires sur protestations, refusait le vote des édits fiscaux, abandonnait l’exercice de ses fonctions et finissait par forcer la main au roi qui, humilié, battu, amoindri, révoquait les pouvoirs conférés au Bureau des finances et restituait à l’amour des justiciables les cinq parlementaires envoyés à la suite[164].