Quelle gloire de déjouer un pareil complot! Désireux de se faire valoir, l’intendant n’avait garde d’en restreindre la gravité. Il ne se borna pas à s’assurer de la personne du conspirateur: il sollicita du roi les pouvoirs nécessaires pour diriger lui-même ce procès—sans, d’ailleurs, être surpris que neuf mille protestants, montés, armés, prêts à faire campagne, pussent un jour surgir des grèves de la Gironde comme Minerve du cerveau de Jupiter.
Avisé de l’arrestation, le Parlement avait dressé l’oreille. L’affaire, constituant un crime, était de son ressort. Les prétentions de l’intendant, non encore établies par la production des pouvoirs sollicités, semblaient d’autant moins admissibles que le débat, au premier interrogatoire de l’accusé, rappelait l’aventure de la montagne accouchant d’une souris; en effet, l’honnête religieux démontrait, sans effort, qu’il n’entretenait aucun commerce avec le duc de Cumberland, qu’il ne célait ni Anglais ni huguenots dans les plis de sa soutane, et que tout se réduisait à une mystification ourdie par un faussaire désireux de le perdre... «Quelle apparence, s’écrie d’Argenson, qu’un tel projet ait passé dans la tête de ce prieur? Il passe pour honnête homme, et a des ennemis...»
M. de Tourny, qui s’était posé en Dieu sauveur, n’en persistait pas moins à soustraire le prisonnier à ses juges naturels. Ce que voyant, ceux-ci portèrent plainte au commandant de la province. En arbitre consciencieux, M. d’Hérouville se dit: A l’intendant, les choses administratives; au Parlement, celles de la justice... Moyennant quoi, il tranchait le litige au profit du Parlement et ordonnait le dépôt du prétendu coupable dans les prisons de la Conciergerie.
C’était compter sans les rancunes de M. de Tourny, dont la dévotion ombrageuse ne pardonnait pas à ce gêneur ses rapports avec la secte encyclopédique. Le moment, pour le discréditer en cour, était opportun. Mme de Pompadour, inaugurant une manière nouvelle, faisait ses délices du Père de Sacy, soumettait sa maison à des pratiques rigoureuses et proscrivait le nu dans son entourage. Louis XV, lui-même, pris d’un zèle qui ne devait pas durer, ne manquait point une homélie, se montrait sans pitié pour le libertinage, espaçait ses rendez-vous galants et faisait l’édification de la reine.
Absorbé par les charmes de sa compagne, M. d’Hérouville ne daigna pas apercevoir les attaques dont il était l’objet. Aussi bien se refusait-il à croire qu’un intendant pût tenir en échec le commandant de la province... Une lettre de cachet lui apprit, un beau matin, qu’ayant cessé de plaire, on le révoquait de ses fonctions[175].
Ce disgracié méritait un souvenir... M. de Lamontaigne lui consacre quelques lignes émues: «Philosophe aimable et poli, homme sage, plein de justice et d’équité, ami de l’ordre et des règles, il se fit aimer de tous les citoyens et de toutes les compagnies. Il sut s’attirer les égards dus à sa place; ils ne coûtèrent rien parce qu’on savoit qu’on les rendoit au mérite... M. de Tourny se servit vraisemblablement des protections sourdes et cachées qu’il avoit su se ménager par ses intrigues pour rendre M. d’Hérouville suspect à la cour par son attachement pour les peuples et le Parlement. Celui-ci eut le mal au cœur de se voir rappelé et dépouillé de sa charge. Depuis longtemps, une maladie opiniâtre l’avoit rendu languissant: le chagrin qu’il eut de sa destitution augmenta son mal. Il partit au mois de juin 1757 pour céder sa place à son successeur et aller tâcher de se rétablir à Bagnères. Il regretta la ville en la quittant. Il s’y seroit attaché; il sentoit qu’il y étoit aimé. La ville le regretta: elle sentoit qu’elle eût été heureuse sous son gouvernement[176].»
La maladie opiniâtre à laquelle le chroniqueur fait allusion provenait d’une fontaine, bouchée depuis plusieurs années, que M. d’Hérouville crut devoir faire ouvrir. Les eaux, altérées par l’oxydation des conduits, empoisonnèrent neuf personnes sur les trente qui composaient sa maison. Mlle Lolotte elle-même fut atteinte. Elle survécut, hélas! pour subir les insolences d’un monde dont, avec une autre origine, elle eût constitué la grâce et l’ornement. Un jour que, devenue comtesse en titre, on l’annonça chez la marquise de Mauconseil, il se produisit une manière de scandale. Les duchesses d’Uzès, de La Vallière et de Châtillon poussèrent les hauts cris. Mmes de Coislin, de Beauvau et de Rohan sortirent sans saluer. Quant à «cette peste» de Mme de Puisieux, elle détacha, de sa mule de satin, un coup de pied à la levrette du logis, avec ces mots impertinents: Allez vous cacher, Lolotte![177]... La malheureuse femme ne tardait pas à succomber sous la cruauté de l’affront. Fidèle à son souvenir, Marmontel la fit revivre dans sa Bergère des Alpes; mais qui, maintenant, se soucie de la Bergère des Alpes, quand, elles-mêmes, les œuvres de Voltaire et de Rousseau sommeillent, inexplorées, sous la poudre des rayons[178]!
M. de Tourny quitta Bordeaux, à cette même époque, pour entrer au Conseil d’État. Était-ce une disgrâce? Tout porte à croire que la cour, lasse des difficultés soulevées par lui, accueillit avec empressement les sollicitations de Richelieu qui, appelé au gouvernement de la Guyenne, désirait en éloigner un collaborateur aussi impopulaire[179]...
C’est ainsi qu’achevait sa militante carrière l’administrateur dont il suffit de prononcer le nom pour évoquer le souvenir des grands travaux accomplis sous Louis XV. Il n’entre pas dans le cadre de ce travail de rechercher s’il en fut le véritable inspirateur, ou si, comme l’indiquent de récentes découvertes, il se borna à exécuter des plans conçus de longue date et mis au point par ses prédécesseurs. Qu’il nous soit permis seulement d’exprimer le regret que cette partie très intéressante de notre histoire locale n’ait pas eu la bonne fortune de tenter quelques fureteurs. Des investigations approfondies amèneraient, croyons-nous, de piquantes révélations: spécialement sur les conditions économiques dans lesquelles s’effectuèrent les embellissements de la cité. Il n’est pas rare d’entendre dire que ces transformations ne coûtèrent rien à personne, si ce n’est pourtant à M. de Tourny lui-même: une légende habilement répandue à Versailles, mais qui, jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, ne rencontra, en Guyenne, que d’énergiques protestations. On sait quelles charges énormes subirent les contribuables bordelais. De son côté, la Ville ne laissait pas que d’être obérée. Lors de la retraite du plus illustre de ses intendants, sa dette—presque triplée—s’élevait à deux millions deux cent soixante-douze mille huit cent trente-huit livres treize sols et onze deniers. La fortune publique était, d’ailleurs, si profondément atteinte que lorsqu’il fallut, quelques années plus tard, contracter un nouvel emprunt, la Jurade se trouva dans l’obligation—tel un fils de famille s’adresse aux usuriers—de solliciter le concours de banquiers génois[180]...
M. de Tourny fut sûrement un personnage de valeur, et l’on comprend que le Bordeaux moderne qui, sans bourse délier, bénéficie de son administration féconde, lui dresse des statues. Mais il nous semblerait peu équitable, sur la foi de panégyristes trop zélés, de condamner ceux de ses contemporains qui eurent le redoutable honneur de croiser le fer avec lui. La passion les égara-t-elle dans leurs jugements à son égard? Il serait téméraire de l’affirmer. Ce furent, ne l’oublions pas, les meilleurs et les plus intègres de la cité, en même temps que les plus renommés pour leur savoir.