L’automne, aux fécondes clartés, est le moment de la villégiature. Gentilshommes et parlementaires vont veiller à leurs vendanges. Le bourgeois, de son côté, s’installe dans sa maison des champs, à Talence, Caudéran, Pessac, ou sur les coteaux de Lormont: d’aimables vide-bouteilles où se reflète encore l’influence de Paris. En un temps où toute brebis bien apprise porte un collier de rubans roses, les jardins subissent une toilette spéciale. Bustes, statues, guirlandes en forment l’ornement, avec des ifs en boules de quilles, des buis allégoriques, des boulingrins reproduisant les signes du zodiaque. Ni ombre ni verdure: des arbres mutilés, amputés, taillés au cordeau—le massacre des innocents[203]!
Avec le retour des frimas, Bordeaux reprend sa vie normale,—une vie qui lui est propre, et dont la relation détaillée ne laisserait pas que d’être curieuse. Un tableau général nous entraînerait trop loin: bornons-nous à visiter quelques quartiers...
D’abord, la place du Palais, avec ses maisons en bois, ses pignons pointus et la masse énorme, flanquée de tours et de contreforts, où réside la justice royale. Déserte depuis deux mois, elle a retrouvé ses hôtes habituels, les gens de loi, en nombre incalculable... Seuls, les avocats inscrits au tableau atteignent le chiffre de cent quatre-vingt-six! Autour d’eux s’agitent une nuée de sergents, d’huissiers, de procureurs armés de sacs à procès et suivis de leurs clients, la comtesse de Pimbêche et M. de Chicaneau. A peine peut-on se frayer un passage au milieu des carrosses de Messieurs du Parlement et à travers leur valetaille, munie de la livrée réglementaire afin d’éviter toute confusion avec bourgeois ou gentilshommes[204]. En face, vers la partie nord, se dressent les appareils du bourreau: ici, la roue aux rayons sanglants; là, le gibet dont la corde graisseuse attend le supplicié; à gauche, sous un hangar béant, l’échafaud destiné aux exécutions de parade; à droite, la pierre, en forme de piédestal, où l’on expose, coiffés d’un bonnet vert, les débiteurs faillis[205]... Ce côté de la place présente un caractère sinistre. Les autres, au contraire, par un contraste saisissant, respirent la gaieté et la vie. C’est, le long des boutiques ventrues, un passage continuel de gens affairés et d’oisifs marchandant des objets de toilette, dévisageant la belle parfumeuse, envahissant l’officine du barbier qui rase, frise, accommode et saigne moyennant un petit écu par mois. Mais la foule se presse surtout sous l’auvent des frères Labottière, les libraires en vogue. C’est chez eux que se débitent et parfois se forgent les nouvelles qui, le soir même, alimenteront la ville. Jurisprudence, politique, histoire, littérature, chasse,... on aborde tous les sujets, sauf pourtant la question religieuse. Bordeaux—qui le croirait!—est renommé pour sa pondération en cette irritante matière. Tandis que, aux quatre coins du royaume, chacun dispute sur la Grâce, le Gascon demeure insensible aux querelles jansénistes. Le scepticisme inhérent à sa race n’est point étranger à cet heureux résultat; mais il faut aussi en reporter l’honneur au prélat plein de prudence qui préside aux destinées du diocèse. Monseigneur de Lussan—un ancien dragon décoré de la croix de Saint-Louis—a cueilli trop de lauriers sur les champs de Bellone pour aspirer à de nouveaux exploits accomplis à coups de crosse et d’anathèmes.
Franchissons la porte du Cailhau, longeons la berge du fleuve—que bordent à cet endroit les échoppes des ferblantiers[206],—saluons l’hôtel des Fermes, et débouchons sur la place Royale... Le changement de décor est complet. Plus d’antiques logis accumulés les uns sur les autres et recevant à peine le jour par leurs croisées étroites; mais de monumentales constructions avec un horizon baigné d’air et de lumière. Tout le long de la Garonne, le mouvement tient du prodige. Ce ne sont que haquets attelés de chevaux, que traîneaux tirés par des bœufs, que portefaix gesticulant, criant, se dépensant en efforts surhumains. Tandis que les colporteurs alignent leurs étalages; que les matelots, jambes nues, transportent les passagers de la rive aux bateaux; qu’aubergistes et hôteliers harcèlent les arrivants; que les sergents recruteurs surprennent la signature des cadets en goguette; que moines et loqueteux sollicitent l’aumône d’un ton nasillard,—la Bourse, aux arceaux sonores, est le théâtre d’une agitation fébrile. Jadis jugée trop vaste, elle pèche maintenant par son exiguïté. Le va-et-vient y est incessant: commis des douanes et des fermes, veilleurs guettant l’arrivée des navires, courtiers offrant les produits des îles contre les vins de la région... Autour de la grande salle, une rangée de tréteaux, couverts d’ustensiles et d’étoffes, attire les chalands. Ici, les marchands d’estampes et d’images; là, les horlogers parqués dans des guérites; plus loin, les fabricants de cordes à boyaux, violes, basses et mandolines. C’est, surtout à l’époque des foires, un bazar universel où se trouvent toutes les marchandises connues, même les ouvrages pourchassés par la police. Demandez plutôt à l’intendant: il assure que, sous le regard bienveillant de l’autorité consulaire, on y débite, comme du sucre ou de l’indigo, la série des libelles—Dieu sait s’ils pullulent!—imprimés contre le roi[207].
Poursuivons notre promenade, laissons à leurs exercices les cavaliers qui paradent aux abords du Château-Trompette, et, échappant au contact de cent industries diverses, remontons jusqu’au sommet des Fossés de l’Intendance, au point où ils aboutissent à la place Dauphine. Nous voilà à l’entrée de la salle de spectacle—celle-là même dont l’édification amena une hécatombe parlementaire. C’est là que la jeunesse dorée se donne rendez-vous. Le lieu est bien choisi. Toute l’après-midi, on y voit circuler les sujets de la troupe: Célimène drapée dans ses grands airs, Marton la délurée, Agnès moins timide dans la rue qu’à la scène, les reines de tragédie et d’opéra, les nymphes du ballet qui, plus expertes que leurs sœurs de la fable en l’art d’amorcer les gens, n’ont garde de s’enfuir derrière les saules.
Le soir, vers cinq heures, quand s’allument les chandelles de la rampe, commence le défilé des dames venues pour occuper leurs places[208]: l’intendante en robe à paniers d’une nuance délicate; présidentes et conseillères luttant d’élégance; bourgeoises à prétentions qui grilleraient d’avoir des pages si la mode n’en était passée; robustes beautés et jolis minois avec lesquels il s’échange plus d’un coup d’œil à travers les glaces de la chaise ou les rideaux de l’antique carrosse.
Le personnel qui affectionne ce quartier se compose d’officiers infatués de leur mine, de petits-maîtres tenus pour savants parce qu’ils ont lu Candide, de fils de famille en rupture de comptoirs et en débauche de bonnes façons... Une avalanche d’habits blancs, roses et bleus, galonnés de tresses d’or larges d’un doigt, avec des boutons d’acier, des poches en long et l’épée poignardant le ciel. Un double lien unit ces éléments divers: l’amour du plaisir et le besoin de paraître. Cette dernière faiblesse est le péché mignon des Bordelais. Tous nobles, tous comtes ou marquis! s’écrie, non sans malice, un contemporain... Nobles, tous? c’est discutable, bien que la Gascogne soit le pays de France où s’écoule le plus de savonnettes à vilain; il n’est guère, en effet, assure Bernadau, de bourgeois enrichi qui ne s’offre cette satisfaction, sinon par vanité, au moins pour se conformer à l’usage. Mais les titres dont la plupart s’affublent, n’existent guère que dans leurs rêves. Point de seigneur sans terre, disait le vieil adage... Les terres de la province ne suffiraient pas à justifier le quart des couronnes ou tortils qui s’épanouissent sur les rives de la Garonne.
Une particularité digne de remarque, c’est la facilité avec laquelle, vrais ou faux, ces titres nobiliaires s’accommodent avec l’esprit de négoce inhérent à la race bordelaise. Il n’est pas de baron, si glorieux qu’il soit, qui, dans les communs de l’hôtel héréditaire, ne débite son vin en fût, en baril, voire à la bouteille. De même, on peut tenir pour certain que les gentillâtres chartronnais attelés au char de la grande coquette s’efforcent, entre deux tirades amoureuses, de placer quelques barriques de palus. L’exemple le plus frappant de cet éclectisme est fourni par certaine bourgeoise de la rue du Parlement, enrichie dans le commerce des blés, l’armement et la banque. Devenue, très légitimement, comtesse de Lasserre et marquise de Pouy-Roquelaure, investie en cette qualité du droit de haute et basse justice, disposant de neuf paroisses dont les curés doivent lui offrir l’encens, elle n’en continue pas moins à trafiquer avec les îles, à jouer sur la hausse des farines, à prêter ses fonds à six pour cent et à tenir ses comptes en partie double. Ajoutons, à l’honneur de sa descendance, que, dépossédée du marquisat, elle en quitta le nom et le titre... On assure que bon nombre de Gascons, se trouvant dans le même cas, oublièrent de se conformer à cette règle.
Achevons ce tableau rapide par quelques mots sur une puissance qui bientôt régentera le monde: nous voulons parler de la presse... Elle vient de faire sa première apparition, oh! avec un format et un qualificatif modestes: les Annonces-Affiches. C’est un recueil qui, à partir du 1er août 1758, est publié le jeudi de chaque semaine. On y trouve la nomenclature des maisons à louer ou à vendre, la liste des objets perdus, la date d’arrivée ou de départ des navires et toute une série de propositions engageantes. Un Bordelais désire-t-il se rendre à Paris ou à Toulouse? Il demande un compagnon pour partager la voiture, le gîte et la table. Procureurs, notaires, conseillers, voulant se défaire de leurs offices, font aussi appel à la publicité. L’élément littéraire, sous forme de contes, d’odes, de critique théâtrale, de mémoires historiques, ne tarde pas à apparaître: c’est dans les Annonces-Affiches que l’abbé Baurein insère ses premiers travaux, à côté d’articles de Louis-Sébastien Mercier, le futur conventionnel, alors professeur au Collège de la Madeleine. Voici, enfin, quelques indications succinctes sur les événements qui s’accomplissent en France et à l’étranger; mais pas une appréciation, pas un jugement. Cela s’appellerait de la politique, et toute incursion dans ce domaine est rigoureusement défendue. Il en coûterait gros de se risquer... En tant que grilles et verrous, le fort du Hâ—encore une ressemblance avec Paris—ne le cède en rien à la Bastille!