Dans ce désarroi général—après avoir sans succès représenté au roi «le cri de la misère de son peuple et son désespoir»[327]—le Parlement prenait une résolution qui procède de l’esprit révolutionnaire: il instituait, sous le titre de Bureau de la grande police, une Commission permanente chargée de rechercher les abus, de prévenir les vexations, de poursuivre les crimes[328]. Aussitôt, les plaintes d’affluer, les dépositions d’éclater vengeresses, les mesures réparatrices de se succéder. Vainement le gouverneur s’efforça-t-il d’accumuler les obstacles et de prendre sous son égide les prévaricateurs, l’effet produit n’en fut pas moins immense: la conscience publique se sentit soulagée...
Sans cesse sur la brèche, la Commission englobait dans son programme les sujets les plus divers: voirie, police, hygiène, octrois, tailles, corvées, timbre, contrôle, institutions de bienfaisance et économiques, réformation de la justice—«matière essentielle au bien de l’État»[329]... Elle examinait tout, ne s’en rapportant pas plus aux documents d’ordre financier qu’aux rapports administratifs: «d’autant»—mentionne un procès-verbal, qui constitue une sanglante critique des agissements royaux—«que la Compagnie n’aura jamais de confiance en ce que les intendants pourroient fournir eux-mêmes.....» Quatre cahiers, découverts par hasard au milieu du fouillis où sommeillent inexplorés des monceaux de pièces émanant du palais de l’Ombrière, témoignent du zèle, du courage, de l’acharnement—serions-nous tenté de dire—de ces hardis redresseurs de torts[330].
Tenu en échec par cette troupe de robins, Richelieu ne décolérait pas. La plupart d’entre eux devinrent pour lui des ennemis personnels, et il conçut contre le Parlement «une haine irréconciliable»: le coup d’État du chancelier Maupeou allait lui permettre de l’assouvir.
CHAPITRE XV
État de la Guyenne.—Procédés fiscaux.—Maupeou et ses réformes.—Opposition du Parlement de Bordeaux: sa dissolution.—Efforts pour le reconstituer: l’intendant Esmangart et M. de Maillebois.—Le premier président de Gascq et ses nouveaux collègues.—Exil de soixante-cinq officiers de robe.—Rôle joué par les femmes.—Mmes de Gourgue et d’Allogny: lettres de cachet décernées contre elles.—Institution du nouveau Parlement.—Liste des exilés et des Restants.
Cette période de notre histoire n’était point pour accroître le prestige de la Couronne. Avec des généraux comme Soubise, Clermont, Contades, nos armes avaient subi d’humiliants revers. La diplomatie ne faisait pas meilleure figure, et, malgré les efforts de Choiseul, l’on en devait passer par le traité de Paris qui dépouillait la France de ses colonies les plus prospères. Nos finances, enfin, étaient un sujet de joie pour les Anglais: on marchait tout droit à la banqueroute. Quant à Sa Majesté, son crédit personnel était tombé si bas que la négociation de sa signature s’effectuait avec 40 % de perte.
La mort de Mme de Pompadour donna une lueur d’espoir; on put supposer que les mœurs implantées par ses créatures disparaîtraient avec elle, et que l’on en reviendrait aux dilapidations d’une décence relative qui marquèrent le début du règne. L’erreur fut vite dissipée. Louis XV ne se tint point pour satisfait des amours de passage que lui procurait le zèle de serviteurs habitués à y trouver leur compte. Lebel, invité à faire mieux, découvrit Mlle Lange, «un composé céleste»... Il en forma la Dubarry. Stylée par Richelieu qui lui apprit le catéchisme de la cour, Cotillon II ne tardait pas à pousser jusqu’au délire la passion du vieux roi. Versailles s’inclina devant ce choix inattendu, et l’on put voir, à l’heure du petit lever, le successeur de d’Aguesseau jouant à colin-maillard avec le négrillon de la nouvelle favorite.
Celle-ci, comme sa devancière, était douée d’un appétit formidable. Les ministres, soumis à ses exigences, ne surent bientôt où donner de la tête. Ce n’est pas que l’ingéniosité leur fît défaut. Jamais, au contraire, l’art d’exploiter le contribuable n’atteignit un pareil degré de perfection. A côté des taxes obligatoires, il y avait les redevances gracieuses, laissées—semblerait-il—au bon vouloir de chacun... En fait, ces dons spontanés constituaient le moyen le plus commode de détrousser les gens. L’intendant dressait, rue par rue, une liste des notables—bourgeois, artisans, boutiquiers—et l’expédiait à domicile «avec invitation à la bourse de ne point rester sourde aux élans du cœur». Si, d’aventure, la souscription paraissait insuffisante, vite il mandait le récalcitrant. Alors, dans le tête à tête du cabinet, se jouait une scène analogue à celle de Don Juan et de M. Dimanche. Le représentant royal, déployant toutes ses grâces, assurait le visiteur de son estime, s’enquérait de sa fille Claudine, donnait un souvenir au tambour du petit Colin, n’avait garde d’oublier le chien Brusquet, grand dévoreur de jambes, et, finalement, inscrivait d’office la somme arbitrée par sa haute sagesse[331].