auxquels, il assimile certains immortels convaincus de complaisances inavouables! Imprimées à Amsterdam, ses publications vengeresses eurent l’honneur d’amuser Paris; or, chacun sait qu’un auteur qui déride ses juges est bien près d’obtenir gain de cause[27].

Là ne se borne pas le bagage de Jean-Jacques Bel. Il faut y joindre certaine comédie qui parut, à La Haye, sous ce titre: Le Nouveau Tarquin. C’est, sous forme de parodie satirique, la mise en scène d’un drame judiciaire qui, en son temps, fit beau tapage: le procès de la Cadière et du Père Girard[28]. Sur ce sujet scabreux, le librettiste donne carrière à une fantaisie toute moderne. Lucrèce, devant un tribunal qui rappelle celui des Plaideurs, expose ses doléances sur des airs de vaudeville. Tarquin ébauche une défense émaillée de citations bouffonnes. Enfin, Brutus, juge du litige, flétrit le vice avec des aphorismes dignes de M. Prudhomme. Tout cela, dans un style parfois gaillard, toujours alerte et facile... L’éditeur affirme que, représentée dans un cercle d’intimes, la pièce obtint un succès de fou rire, et que trois sénateurs des plus austères—on nommait ainsi les officiers du Parlement—y perdirent leur gravité. Mais c’est surtout en Provence, sur le théâtre même de l’aventure, que le Nouveau Tarquin fut applaudi. Il y fit fureur: à ce point que, jugeant une réponse indispensable, les partisans du Père Girard improvisèrent un ballet-comédie qu’on exécuta en toute hâte dans les couvents de Toulon et de Marseille[29].

Dans l’intervalle de ces batailles, Jean-Jacques Bel n’a garde de demeurer inactif. Toute nouveauté l’attire et le captive. Mais c’est dans le commerce des philosophes que s’écoulent ses heures préférées. Les anciens n’ayant plus de secrets pour lui, ses investigations se concentrent sur les modernes. Justement, il en est un dont la doctrine, encore mal connue, lui échappe: ce philosophe, c’est Newton... Le petit homme fluet nourrit, sous sa perruque à longues boucles, le désir d’interroger les disciples du maître...

—Quand partons-nous? glisse-t-il à l’oreille de son voisin, un abbé à la mine avenante.

Et celui-ci, le cœur gros, de répondre:

—S’il ne dépendait que de moi!

Cet abbé, c’est le Père François Chabrol—le Père François, comme on l’appelle communément. Encore un familier du logis; nous allions dire, suivant le mot de Mme de Tencin, une autre de ses bêtes... Qualificatif qui ne saurait prêter à l’équivoque: la ménagerie de l’altière chanoinesse comprenait Duclos, Marmontel, d’Argental, Pont-de-Veyle...

Ce n’est pas que le Père François ait rien de commun avec l’école encyclopédique. Le supérieur des Récollets—tel est son titre—n’aspire pas à régenter le monde: son couvent lui suffit. C’est un savant qui s’est fait une spécialité de la physique, de l’algèbre, de l’astronomie, et qui a découvert, à ses moments perdus, une recette merveilleuse pour la préparation de l’hypocras... Son ordre, de nos jours, eût lancé une marque!

Les sciences exactes n’absorbent pas les loisirs du Père François. Érudit consommé et bibliophile sagace[30], c’est aussi un voyageur intrépide. Il a franchi les Alpes et parcouru l’Italie. La France n’attire pas moins sa curiosité. L’an dernier, il visitait la Bretagne, d’où il revint par le Périgord, consignant, au jour le jour, ses impressions de route. Rien de convenu ni d’apprêté dans sa correspondance, d’où se dégage, au contraire, le charme d’une humeur exquise[31]... L’honnête Récollet proclame—n’est-ce point de la sagesse?—que l’austérité empreinte sur le visage annonce moins le degré de la vertu que l’effort fait pour l’atteindre. Ses qualités, aussi remarquables que les produits de son alambic, sont appréciées partout. On se le dispute dans les meilleures sociétés, on le choie, on le dorlote, on garnit ses poches de friandises; mais, s’il prodigue volontiers son bon sourire, ses préférences le ramènent chez Mme Duplessy dont il partage tous les goûts. Comme elle, notamment, il adore les fleurs. Dès qu’apparaissent les beaux jours, il arrive chargé de pivoines ou d’anémones... Personne n’en médit: comme Fontenelle, le Père François possède les agréments du cœur sans en avoir les exigences.

Un personnage moins détaché de la matière, c’est le président Barbot, l’ami fidèle qui reçut, à titre de mandataire, le fameux Temple de Gnide relié en maroquin. Montesquieu, dont il fut le condisciple, en parle en termes engageants: «C’est un des hommes du monde que j’aime le plus. Il s’est toujours appliqué aux sciences, mais comme un gentilhomme. Il sait comme les savants et a de l’ardeur comme les Mécènes.» Ajoutons, pour achever le portrait, qu’on ne vit jamais de Gascon «aussi simplement simple».