A quoi elle réplique:
—Qu’on nous donne des rois comme Henri IV, vous verrez si nous aimons la monarchie!
Le mot de République n’était point pour effrayer les Bordelaises. Déjà, sous la Fronde, il circulait sur bien des lèvres. On le prononçait même sous le règne du Grand roi, et l’intendant Boucher écrivait un peu plus tard: «Il est certain que l’esprit républicain règne dans cette ville et qu’on y abhorre toute autorité[355].» On ne s’étonnera pas que l’influence de Mme d’Egmont se fît sentir jusqu’en Guyenne, où elle trouvait un terrain merveilleusement préparé. Mères, filles, épouses de parlementaires y témoignaient d’une fermeté à toute épreuve, réconfortant les indécis, gourmandant les faibles, exaltant les résolus, prêtes à tous les sacrifices de bien-être et de fortune. Gardiennes des traditions morales qu’à Versailles on foulait aux pieds, rien n’égalait leur mépris pour les Maupeou, les Terray et autres suppôts de la favorite. Une étude réfléchie du litige qui bouleversait le royaume les confirmait dans leur opposition. Elles estimaient—avec Mmes de Mesmes, d’Egmont, de Boufflers, de Luxembourg, de Croy, de Brionne, avec la bourgeoisie entière et tous les écrivains patriotes[356]—qu’à défaut d’une constitution écrite il fallait s’en référer au droit naturel et à l’usage, «lesquels, en France, ne tolérèrent jamais le despotisme;» que la Nation était au-dessus des rois comme l’Église au-dessus des papes; et que, si les Parlements n’avaient reçu d’elle aucun des pouvoirs auxquels ils prétendaient, il y avait lieu de faire sans retard appel aux États-Généraux!—Tous les cœurs féminins battaient à se rompre au seul nom de la liberté...
Quand Richelieu se mit en campagne pour son œuvre de reconstitution, les premiers obstacles auxquels il se heurta vinrent des femmes. Campées résolument dans l’antichambre, le poing sur la hanche et le dédain aux lèvres, elles lui barrèrent le passage[357]... Le vainqueur de Port-Mahon put se remémorer cette parole de Mazarin, sur les Bordelaises de la Fronde, que, pour les réduire, il fallait «plus de canon que de cypre, et d’armures d’acier que de gants de Rome»...
Cinglé, en plein visage, des plus dures apostrophes, le maréchal redoubla d’énergie. Dans la nuit du 4 au 5 septembre, il expédia des ordres d’exil à trente-cinq parlementaires, jugés irréductibles, et à un certain nombre de citoyennes—le mot devenait à la mode[358]—qui l’avaient contraint de tourner les talons. Deux nous sont connues: la présidente de Gourgue[359] et Marie-Henriette Le Berthon, marquise d’Allogny, sœur du premier président[360], deux vaillantes dont les annales de Guyenne doivent, avec respect, conserver le souvenir.
Le 5 septembre, gouverneur et intendant reprenaient leurs démarches dans un état d’esprit confinant à la fureur. Partout, sur leur passage, des groupes hostiles; partout, des manifestations injurieuses. Ici, un couplet vengeur prenant son vol du haut d’une lucarne; là, une affiche annonçant que le peuple ne reconnaîtra point le successeur de M. Le Berthon; plus loin, l’avis que le Barreau s’est mis en grève, avec cette remarque ironique que tout finirait bien si l’on découvrait le secret de faire taire les femmes et parler les avocats! La journée s’acheva par la proscription d’une trentaine de parlementaires nouveaux aussi intraitables que ceux de la veille... Et les carrosses de rouler toute la nuit, chacun des exilés—on les nomme les mauvais sujets dans l’entourage du maréchal—devant rejoindre sur l’heure le lieu fixé pour son internement, d’où seule les tirera la mort du roi, survenue quatre ans plus tard[361].
Richelieu, cependant, n’avait pas subi que des échecs. Certaines défaillances s’étaient produites, entraînées par la crainte de violences dont on ne pouvait prévoir la fin, par le bouleversement qui en résultait dans les familles et la nécessité de sacrifices pécuniaires auxquels tout le monde n’était point en mesure de faire face. Les avantages accordés à la nouvelle magistrature ne laissaient pas non plus que d’exercer une action débilitante. Quelle tentation, après avoir payé pour rendre la justice, d’y trouver désormais une source de profits[362]!
Les adhésions recueillies comprenaient: M. de Pichard de Saucats, qui, moyennant une gratification de six mille livres, consentait à ne point déserter son siège du grand banc[363]; MM. de Bacalan, Duroy et Jean-Maurice Dusault, promus, de simples conseillers, au grade de présidents à mortier[364], et le procureur général Dudon, dont on obtint le concours au prix d’une pension de deux mille écus et de la nomination de son fils, Dudon de Lestrade, à une charge d’avocat général...
Les autres résistaient encore, «refusant leur part de paradis...» Le maréchal eut une idée triomphante: il expédia à chacun des quarante-six membres restants, dont il avait besoin pour réorganiser la Compagnie, des lettres de cachet ainsi conçues: «Monsieur, je vous fais cette lettre pour vous ordonner de continuer votre service à mon Parlement de Bordeaux, sans que, sous aucun prétexte, vous puissiez le quitter. Le tout, à peine de désobéissance...» Prisonnier au fort du Hâ ou au palais de l’Ombrière, il fallait faire son choix. L’écrit était, d’ailleurs, en règle: il portait la signature du roi et celle du ministre Bertin[365].
A quelles manifestations les femmes des nouveaux dignitaires, transformés en juges comme Sganarelle en médecin, eurent-elles recours pour marquer leur désespoir? Allèrent-elles, à l’exemple des matrones toulousaines, crier, sous les fenêtres du gouverneur, qu’elles aimaient mieux leurs maris morts que déshonorés? Se vengèrent-elles, dans l’intimité du foyer conjugal, de condescendances auxquelles, pour leur part, elles ne se fussent jamais résignées? Les esprits étaient montés à un tel point qu’aucune hypothèse n’est inadmissible.