Il y avait aussi la question «de l'entrée et de la sortie» qui, sur le plan annexé aux Mémoires, est expliquée par une série de lignes pointillées, pareilles à celles des cartes marines.
Pour l'entrée cela allait encore. Princes et présidents franchissaient l'intervalle demeuré libre entre le carré des banquettes et traversaient le milieu, en forme de rosace, qu'on nommait le parquet[69]. Les ducs n'avaient pas le droit de suivre ce chemin. Ainsi que les conseillers, ils devaient rejoindre leurs places en se faufilant entre les bancs et les bureaux: itinéraire fort incommode dont il est facile de saisir «le caractère humiliant»!
[69] Le parquet fut longtemps considéré comme une sorte de lieu sacré sur lequel, hormis les fils de France, personne ne pouvait mettre les pieds. Un jour, le grand Condé, qui marchait difficilement, à raison d'une crise de goutte, s'y engagea pour raccourcir la route; son exemple ne tarda pas à être suivi par les autres princes du sang et par les présidents à mortier. Quand le duc du Maine sera dépossédé de la qualité de prince, on lui enlèvera aussi le droit de traverser le parquet.
Quant aux sorties, elles avaient donné lieu à presque autant de difficultés que le bonnet lui-même. Jadis, en vertu de la fiction qu'il représentait la personne du roi, le Parlement, en quittant la Grand'Chambre, était suivi des princes et des ducs. Après avoir longtemps subi cet état de choses, les princes réclamèrent. Guillaume de Lamoignon, toujours animé de dispositions conciliantes, n'opposa à leur requête qu'une condition: c'est que le principe de la prééminence judiciaire demeurât intact. Chacun y mettant du sien, on tomba d'accord sur le modus vivendi suivant: les princes se levaient les premiers, échangeaient avec l'assistance les saluts d'usage et sortaient, comme s'ils étaient appelés au dehors avant l'issue de l'audience. L'audience, en effet, continuait pour la forme pendant quelques secondes. Après quoi, elle prenait fin officiellement, et la sortie s'effectuait dans l'ordre habituel, à cette différence près, que, seuls dorénavant, les ducs devaient accompagner la cour[70].
[70] Mémoires de Saint-Simon, t. X, p. 426 et suiv.
Cet arrangement n'avait qu'un défaut, celui de ne pas tenir compte de l'orgueil de la pairie. Le rôle de «caudataires» ne pouvait convenir à des gens aussi chatouilleux, maintenant qu'ils n'avaient plus, pour les couvrir, «le bouclier des princes». A leur tour, ils s'ingénièrent à trouver un expédient qui leur permît de s'affranchir «d'une servitude aussi déshonorante». Après de laborieuses méditations, ils s'arrêtèrent à celui-ci: malgré la clôture des débats, les ducs resteraient sur leurs sièges, immobiles comme des statues, se lèveraient seulement quand la salle serait vide et prendraient alors, pour rentrer chez eux, un chemin que n'eussent point suivi présidents et conseillers,—le chemin aboutissant à la porte du barreau... Combinaison merveilleuse qui donnait satisfaction aux plus susceptibles!—Ainsi procédait-on depuis plusieurs années. Mais voici qu'un jour cette porte du barreau se trouva close... C'était, manifestement, une manœuvre pour obliger les ducs à reprendre la suite de la Compagnie, du moins, ils le crurent. Grand émoi, nouveau conseil, discussion orageuse et délibération finale décidant qu'à l'avenir l'entrée et la sortie s'effectueraient par «la lanterne de la cheminée». Moyennant quoi, les ducs pénétraient dans la Grand'Chambre par le carré réservé au public, escaladaient l'escalier étroit qui, de ce carré, conduisait à la lanterne, traversaient ce réduit, en sortaient par une échelle[71] qui débouchait sur leurs gradins, prenaient séance en ayant soin, pour assurer leurs derrières, de veiller à la garde de ladite échelle, et, quand l'audience était achevée, suivaient en sens inverse la route, hérissée d'obstacles, par laquelle ils étaient venus.—Il y avait de quoi se briser bras et jambes; mais la dignité de la plus haute institution du royaume ne subissait aucun dommage[72].
[71] Une échelle «mobile». Histoire du Palais de justice de Paris, par Rittiez, p. 368.
[72] Cette horreur du second rang était poussée à des limites telles que la pairie renonça à participer aux jugements criminels intéressant les nobles et les ecclésiastiques parce que, un seul chemin existant pour se rendre à la Tournelle, «il n'y en peut rester pour les pairs seuls, qui ne veulent pas suivre les présidents». Mémoires de Saint-Simon, t. X, p. 430.
Des causes de dissentiment, il en existait encore bien d'autres; mais il importe de se borner. Réunies au bonnet, à la garde des bancs, au surbourrage, aux «machines» en forme de dais ou de cabriolet, elles constituaient un ensemble de vexations intolérables. La certitude que Novion ne lâcherait pied sur aucune d'elles acheva d'exaspérer les ducs. Que faire, en une pareille détresse, sinon s'adresser à la justice du roi? Les plaintes affluèrent, pressantes, bruyantes, indignées. Mais,—ô déconvenue!—elles ne trouvèrent que peu d'accueil. Ce qui démontre, de plus belle, l'inexactitude des récits de Saint-Simon. Quelle apparence, en effet, que Louis XIV, jusque-là si sévère pour la robe, se fût relâché de ses rigueurs si la provocation était émanée d'elle?