[102] En 1685, ils avaient aussi été en concurrence pour la place de chancelier.—Journal de Dangeau, t. I, p. 242.

L'un et l'autre avaient, au surplus, de ces railleries piquantes qui n'étaient pas de nature à rétablir la bonne harmonie.—«Les gens du roi! se plaisait à dire Novion: comme les orgues à l'église, ils ne servent qu'à allonger la cérémonie[103]...» Mais il avait affaire à forte partie. Pour un lardon lancé, il en recevait quatre. Le neveu, doué d'une verve intarissable, n'avait garde de ménager l'oncle et se montrait d'autant plus acerbe que, désigné pour recueillir sa succession, il lui tardait qu'elle fût ouverte. Passé maître en l'art de la procédure, et supérieur aux plus fins limiers de la chicane, il s'ingéniait à soulever des contestations de forme où il ne manquait jamais d'avoir le dernier mot. S'il s'était agi d'une de ces querelles qu'on vide au champ d'honneur, le vieil athlète, retrouvant sa vigueur ancienne, l'eût sans doute emporté. Mais que pouvait sa fougue généreuse contre les coups d'épingle dont on se plaisait à le harceler? L'homme, que Mazarin avait su berner de si adroite manière, était, en dépit de ses facultés brillantes, pourvu d'une certaine dose de naïveté. Ajoutons que le sang-froid n'était pas sa qualité dominante. Aussi donnait-il «dans tous les panneaux que le procureur général lui tendoit». Dongois, qui nous donne ces détails, servait d'intermédiaire et s'efforçait de mettre le holà. Ce manège, qui durait depuis douze ans, n'en devait pas moins aboutir à un éclat public, sinon à un scandale.

[103] Messagiana, t. II, p. 210.

Supposer que cet antagonisme, si nuisible à l'administration de la justice, prit fin après la déconvenue oratoire du Premier Président, ce serait faire injure à l'espèce humaine. On peut affirmer que les partisans de Harlay profitèrent de l'occasion pour remontrer au roi les inconvénients de cet éternel conflit, le grand âge de Nicolas de Novion, le délabrement de sa santé, la diminution de son prestige, l'opportunité de son remplacement par un magistrat plus jeune et mieux en main. Ils agirent avec d'autant plus d'ardeur qu'ils se sentaient soutenus par le parti des ducs, heureux de satisfaire sa vengeance. C'était, d'autre part, le moment où Harlay, n'ayant pas eu encore à prendre parti sur le bonnet, jouissait de la faveur qui s'attache aux héritiers du trône, dont chaque mécontent escompte le libéralisme réparateur. Cette coalition d'intérêts et de rancunes manœuvra si habilement que Louis XIV, convaincu, chargea le marquis de Seignelay de faire comprendre au Premier Président que l'heure de la retraite avait sonné pour lui; Seignelay devait, en même temps, énumérer les faveurs qui, à titre de récompense, seraient attribuées au démissionnaire. Celui-ci, dont cette démarche comblait les désirs secrets, ne se le fit pas dire deux fois. Il se hâta d'en tirer profit en se faisant gratifier «d'une rançon de prince», manda chez lui son notaire et signa, en présence des témoins requis, le contrat qui le déchargeait d'un fardeau devenu trop lourd pour ses épaules.

Telle est, semble-t-il, la vérité: il importait qu'elle fût dite[104].

[104] Ajoutons, pour ne rien laisser dans l'ombre, qu'en 1702 il parut sous ce titre: Mémoire pour servir à l'histoire du marquis de Fresne, un libelle qui mettait en cause la tribu entière des Novion et dirigeait spécialement contre son chef—Nicolas V—les imputations les plus odieuses. Ce libelle, qui a inspiré à M. E.-D. Forgues un article publié en 1867 dans la Revue des Deux Mondes, était l'œuvre d'un criminel condamné pour meurtre, tentative d'empoisonnement et trafic de sa femme qu'il essaya de vendre à des pirates. (Voir les Mémoires du comte de Rochefort, édition de 1692, p. 237). Saint-Simon, qui n'a pu ignorer l'existence de ce pamphlet, n'y fait aucune allusion: c'est dire le cas qu'il mérite.


[VI]

Le Premier Président de Harlay.—Son portrait.—Ses ancêtres.—Son attitude vis-à-vis des ducs.—Les procès de Saint-Simon et du maréchal de Luxembourg.—L'échec de la candidature de Harlay a la charge de chancelier.—Ses causes.—Mort de Harlay (1707).—Le duc du Maine se prononce contre les ducs dans la querelle du bonnet.—Vaines tentatives de Saint-Simon.—Découragement des ducs.—Fin de la première période de la querelle du bonnet.