D'après lui, l'auteur du mal ne serait autre que le triomphateur du jour, le duc du Maine. Le but qu'il poursuivait? Brouiller si bien avec tout le monde Messieurs de la pairie que, absorbés par le souci de leur propre défense, ils n'eussent, au commencement du prochain règne, ni le loisir ni le pouvoir d'attaquer les légitimés et de leur faire rendre gorge.
La reprise de «l'affaire» était le moyen tout indiqué pour la mise en œuvre de ce plan machiavélique... M. du Maine ne perdit pas une minute. Le jour même de son élévation, il se confondait en protestations de tendresses à l'égard des ducs, exaltait la grandeur de leur dignité et mettait son crédit à leur service. Il n'en rencontrait pas un, au prône ou aux réunions de Versailles, qu'aussitôt il ne parlât «de l'indécence du bonnet». Sans doute, il avait participé au maintien de l'abus, tant qu'il en avait tiré un profit «de distinction»; mais, depuis que la bonté du roi l'avait promu au rang insigne de prince du sang, les prétentions de la robe lui paraissaient intolérables... Étonnés d'un pareil langage, ses interlocuteurs l'accueillaient froidement; mais le petit boiteux revenait à la charge et, de sa propre initiative, «remettait tout en train». De difficultés, il certifiait qu'on n'en éprouverait aucune. Les princes? Leur bonne volonté était certaine. Le Premier Président de Mesmes? Il avait engagé sa parole et répondait du Parlement. Le roi? Sa Majesté ne demandait qu'à être agréable aux deux partis et applaudirait à une réconciliation générale!
Cette communication d'un homme, que rendait si suspect son mépris des règles fondamentales du royaume, ne pouvait inspirer que de la défiance. Hormis M. de Noailles, un naïf, et M. d'Aumont[170], «un pigeon privé», c'est-à-dire un faux frère, chacun s'accorda à reconnaître qu'elle cachait un complot en vue de rabaisser les ducs «par le mauvais succès de leur entreprise». Faire d'eux le jouet de la robe, en même temps que «la risée du monde», c'était à quoi tendaient tant d'efforts.
[170] Il ne s'agit pas ici du vieux duc d'Aumont qui expulsa Nicolas de Novion du balustre royal, mais de son fils Louis, lequel porta longtemps le titre de marquis de Villequier.
Cette conviction étant bien assise, il semble qu'il n'y eût qu'un parti à prendre: décliner, sous un prétexte assorti de paroles flatteuses, une offre aussi perfide. Mais, du temps de Louis XIV, on ne raisonnait pas comme aujourd'hui... Mise aux voix, dans une réunion tenue chez M. de La Trémoille, cette solution fut repoussée à l'unanimité. Refuser, c'eût été trahir l'animosité qu'on éprouvait à l'égard de M. du Maine et faire entendre qu'on était résolu «à l'attaquer», dès l'avènement d'un nouveau souverain. Ce qui, en raison du mécontentement du roi et des rancunes de son bâtard préféré, «dont le sein étoit un gouffre noir», entraînerait des conséquences terribles! C'est pourquoi ces natures aussi pénétrantes que compliquées se résignaient «à donner dans le panneau tendu»,—sacrifice d'autant plus admirable qu'elles ne se faisaient aucune illusion sur le sort qui leur était réservé!
«L'embarquement» eut donc lieu sous les auspices du nautonnier du Maine. Mais le duc d'Antin avait à peine rédigé un mémoire sage, honnête, mesuré et «d'une brièveté remarquable[171]», que les présidents prenaient ombrage, se cabraient et manifestaient de ridicules exigences. Ils daignaient bien consentir à accorder le salut; mais à quelle condition? A la condition que, comme autrefois, la pairie accompagnât le Parlement tant à l'entrée qu'à la sortie des séances... Qui le croirait? Ce compromis honteux paraissait acceptable à certains ducs! Heureusement, Saint-Simon était là pour les rappeler à la pudeur... Que demandait-on, en somme? «Une civilité qui ne se refuse pas à un honnête domestique...» Et, en échange, qu'exigeaient les présidents? Un monstrueux avantage: l'obligation pour les pairs de marcher à la suite, comme des laquais... Non, non, mille fois non: mieux valait, à perpétuité, grimper à l'échelle!
[171] La remise au roi de ce mémoire est mentionnée par Dangeau sous la date du 6 décembre 1714. Les ducs y réclament deux choses: «l'une, que le Premier Président, en leur demandant leur avis, les salue, comme il salue les présidents; l'autre, qu'on ne mette point de conseiller au bout de leur banc».
Il suffisait maintenant d'une étincelle pour mettre le feu aux poudres. Elle se produisit sous la forme d'un propos que l'on prêta au Premier Président de Mesmes:
—Sire, aurait-il dit à Sa Majesté, au cours d'une entrevue secrète, les ducs ne négligeront rien, dès la constitution d'un nouveau règne, pour dépouiller MM. du Maine et de Toulouse des avantages dont ils sont nantis. Leur ambition va plus loin encore: ils escomptent la mort du jeune Dauphin pour établir, comme en Pologne, une monarchie élective et porter l'un d'eux à la couronne.