Ce nouvel adversaire ne pouvait trouver grâce aux yeux de Saint-Simon. Il s'en tire cependant à meilleur compte que ses devanciers. La raison en est peut-être toute fortuite. Son portrait,—le dernier de l'admirable collection que constituent les Mémoires,—arrive à une heure propice: celle où, prenant congé de ses lecteurs, Saint-Simon atteste le ciel que, la vérité étant le premier devoir de l'historien, il ne cessa jamais de la dire, fût-ce au prix des plus grands sacrifices[228]. Sous l'influence momentanée de ces beaux sentiments, il rend hommage à la probité d'André de Novion, lequel n'était, concède-t-il, ni injuste ni malhonnête... Mais, le naturel revenant au galop, il se hâte de déclarer qu'on ne saurait faire état de la parole d'un pareil personnage. Pourquoi? Parce que c'était un homme «plein d'humeurs et de caprices jusqu'à l'extravagance,... un dangereux maniaque qui avait laissé maints monuments de folie et de l'égarement de son esprit». Des preuves de cet égarement et de ces monuments de folie, il n'en est fourni aucune. On ne saurait, en effet, regarder comme telles, ni l'émigration vers la rue des Blancs-Manteaux de ce Potier hypocondriaque, ni ses manifestations d'estime à l'égard du charron... N'importe! C'était un fou: qu'on se garde d'en douter!

[228] «Je puis dire que je l'ai chérie jusque contre moi-même.»—Mémoires de Saint-Simon, t. XIX, p. 220.

Or, chose inouïe! c'est ce fou qui, en collaboration avec de Mesmes, va prendre en mains l'affaire du bonnet! Et, spectacle non moins déconcertant, ce même fou accomplira sa tâche avec une logique, une méthode, un esprit de suite, une variété de moyens dont la belle ordonnance provoquera les applaudissements de la galerie!... Comment expliquer ce prodige? L'explication est fort simple: c'est que «ce solitaire», si l'on veut aussi «ce sauvage», ne fut un fou que pour les besoins des Mémoires. Dans les Écrits inédits,—qui, n'étant point destinés à faire auprès des générations futures illusion sur les infortunes de la pairie, pouvaient se permettre le luxe de la sincérité,—André de Novion n'est représenté ni comme un fou, ni même comme «un dangereux maniaque». Il y apparaît, au contraire, comme un magistrat de beaucoup d'esprit, d'une capacité profonde, sachant, «plus fortement que nul autre, trouver des traits d'habile homme[229]»... C'est là une de ces contradictions dont nous avons déjà relevé plus d'un exemple et dont on connaît les motifs... Comme, d'ailleurs, l'opinion des Écrits inédits est aussi celle des contemporains, parmi lesquels le marquis de Sourches[230], notre choix ne saurait être douteux.—On va, du reste, pouvoir se prononcer en connaissance de cause.

[229] Écrits inédits, t. IV, p. 61 et suiv.

[230] Journal du marquis de Sourches, t. XIII, p. 262.


[XII]

Une journée historique (2 septembre 1715).—Les réserves des ducs au sujet de leurs revendications.—Le rôle personnel de Saint-Simon.—La déception des ducs.—Ils répandent un mémoire exposant leurs prétentions.—Les pairs représentent les grands vassaux de la couronne.—Les empiétements des légistes.

La séance qui se tint au Parlement le 2 septembre 1715 présente tous les caractères d'une haute comédie de mœurs. Chacun y joua son rôle suivant un programme concerté d'avance, au gré d'ambitions qui ne prenaient même pas la peine de se dissimuler. Il y eut, cela va de soi, des vainqueurs et des vaincus. Parmi les premiers se trouvaient le duc d'Orléans et la Compagnie judiciaire: le duc, réduit par le testament de Louis XIV à un pouvoir purement nominal, se voyait rétabli dans tous les droits afférents à la régence; le Parlement, condamné depuis un demi-siècle à une sujétion humiliante, recouvrait, par la restitution de ce droit de remontrances,—que D'Aguesseau, en un jour de deuil, avait appelé «le dernier cri des libertés mourantes»,—l'entier exercice de ses prérogatives politiques. Parmi les vaincus figuraient: tout d'abord le duc du Maine, déchu des splendeurs qu'il avait rêvées, un demi-dieu le matin, et le soir sans autre prérogative que le soin de veiller à l'éducation d'un monarque de cinq ans[231]; puis Messieurs de la pairie, dont les laborieuses combinaisons, en vue de leurs conflits avec la robe, échouaient contre l'habile stratégie du grand banc.