L'insolence «présidentale», s'acharnant avec méthode à la démolition de la pairie, apportait des précisions désespérantes. Telle maison, réputée pour son orgueil, avait pour auteur un artisan de bas étage, telle autre un apothicaire, celle-ci un joueur de flûte, celle-là un étalier-boucher! Les pairs ecclésiastiques ne se trouvaient pas en meilleure posture. On signalait parmi les ancêtres du plus vaniteux, l'archevêque-duc de Reims, un de ces robins,—fils de serfs!—vis-à-vis desquels il se montrait si acharné. L'évêque-duc de Laon, non moins féru de sa «dignité passagère», était représenté comme d'une naissance peu relevée: son arrière-grand-père aurait servi les Polignac en qualité de domestique!

Dans cette revue impitoyable, une mention spéciale était consacrée à l'ancien vidame de Chartres. Ici, nous citons textuellement: «Le duc de Saint-Simon est d'une noblesse et d'une fortune si récentes que tout le monde en est instruit. Un de ses cousins était, presque de nos jours, écuyer de Mme de Schomberg. La ressemblance des armes de La Vacquerie, que cette famille écartèle, avec celle des Vermandois, lui a fait dire qu'elle vient d'une princesse de cette maison. Enfin, la vanité de ce petit duc est si folle que, dans sa généalogie, il fait venir de la maison de Rosni un bourgeois, juge de Mayenne, nommé Le Bossu, qui a épousé l'héritière de la branche aînée de sa maison.»—C'était bref, mais chaque mot portait.

Tels apparaissaient, en gros et en détail, les pairs modernes qui osaient se comparer aux grands vassaux, cabalaient contre les princes du sang, refusaient la main à la noblesse, accablaient de leur mépris le Parlement, tout en se prosternant devant lui «dans le cours de leurs moindres affaires». La conclusion d'une aussi laborieuse étude se résumait dans cette constatation narquoise: ce n'est pas la peine, messieurs les ducs, de faire tant d'éclat; nous avons mieux que cela dans la robe.

L'auteur de cette fulgurante réplique à d'injurieuses attaques n'était autre,—peut-être l'a-t-on déjà deviné,—que «ce maniaque» de Novion, lequel, en harmonie parfaite avec ses collègues, accomplissait ce nouvel acte de folie[272]. Habilement répandue dans les cercles parisiens, sa prose obtenait un succès prodigieux. Chaque pair ne fut plus appelé que de son nom patronymique, auquel on accolait la profession roturière de celui qui, le premier, l'avait porté[273]. Dans le camp qui applaudissait à tout rompre, figurait la noblesse elle-même, heureuse de prendre sa revanche d'incessantes humiliations. On citait aussi certaines princesses qui se réjouirent «plus que de raison».

[272] La personnalité du président André de Novion s'affirme nettement à chaque ligne de ce factum. Aussi bien Duclos (t. IX, p. 121) n'hésite-t-il pas à lui en attribuer la paternité. Quant à M. Chéruel, recherchant les raisons pour lesquelles Saint-Simon s'est acharné contre Nicolas de Novion, il indique que l'auteur des Mémoires ne pardonna jamais à celui-ci d'avoir laissé un descendant qui lutta victorieusement contre lui dans l'affaire du bonnet. Il est très probable, déclare t-il, que l'aïeul porta la peine de la résistance du petit-fils aux prétentions de la pairie: «Il ne faut pas oublier, ajoute-t-il, qu'on attribuait au président de Novion le pamphlet contre les ducs et pairs où la noblesse de Saint-Simon étoit fortement contestée. Ce qui est indubitable, c'est que le Président de Novion avait été le chef de l'opposition parlementaire dans la question du bonnet.» Saint-Simon considéré comme historien de Louis XIV, p. 501 et 502.

[273] Mémoires du maréchal de Richelieu, t. I, p. 440.

A en croire les intéressés, l'opinion «des honnêtes gens» aurait été toute différente, de pareils procédés de discussion ne pouvant être approuvés de personne. Saint-Simon, dont l'imagination n'est jamais en défaut dans les conjonctures délicates, pousse même la fantaisie jusqu'à prétendre que le Parlement fit mine de désavouer l'écrit et offrit d'en prononcer la condamnation... Mais, se hâte-t-il d'ajouter, c'était une perfidie nouvelle organisée dans l'intention d'accroître le scandale par le retentissement d'un débat public. Heureusement ce grand politique veillait. Il représenta à ses collègues les périls d'une situation de ce genre et ces derniers, «moins imbéciles qu'à l'ordinaire»,—plus loin, il parle de «leur sottise accoutumée»,—«trompèrent une attente si bien concertée[274]».

[274] Annotations au Journal de Dangeau, t. I, p. 440.

Cependant on ne pouvait laisser sans réponse «ce tissu de mensonges et d'injures impudentes, ce parallèle» entre la robe et la plus haute institution du royaume. A défaut d'un arrêt réparateur, que certainement ils auraient attendu en vain de la Compagnie judiciaire, les ducs se seraient volontiers accommodés d'une décision du Conseil de régence. Tous leurs efforts tendirent à ce que les ministres prissent l'affaire en mains; mais ceux-ci firent la sourde oreille, ne se souciant pas de s'associer «à ces querelles d'orgueil[275]». En désespoir de cause, on se résigna à répliquer au libelle de Novion par un contre-libelle où chacun, sous forme de notice individuelle, devait apporter son tribut. Qui pouvait, en effet, mieux que l'intéressé lui-même, faire justice des calomnies répandues sur sa race!... De toutes parts, aussitôt, on bouleversa les archives, tant publiques que privées, pour en retirer les parchemins que, en vue de convaincre le public «et de s'édifier réciproquement»,—car, de duc à duc, il y avait quelques sceptiques,—on eut soin de porter à l'hôtel de Crussol, devenu le quartier général de l'indignation. On nomma des commissaires et, après une gestation laborieuse, le syndicat mettait au monde un écrit où il était victorieusement démontré que toutes les familles ducales avaient une origine illustre et que plusieurs comptaient dans leurs alliances les premières maisons d'Europe: France, Danemark, Oldenbourg, Hesse-Cassel, Aragon, sans parler des anciens ducs de Normandie et d'Aquitaine. Il n'y avait qu'une tache à ce tableau: c'est que l'une d'elles, la famille de Gesvres, avait le malheur de se confondre avec celle des Potier de Blancmesnil et de Novion!

[275] Mémoires du maréchal de Richelieu, t. I p. 76.