Il y eut, à ce sujet, de longs débats où l'ingratitude humaine, sous couleur d'indépendance, se donna scandaleusement carrière. Il se produisit, néanmoins, des résistances d'autant plus honorables que les récalcitrants, qualifiés de «faux frères», s'exposaient à d'incroyables grossièretés. Parmi eux figuraient: M. d'Antin, dont la situation était particulièrement délicate; M. de Rohan, «jamais d'accord avec personne, ni avec lui-même»; M. d'Aumont, «valet du duc du Maine et du Premier Président», déshonoré par ses capitulations dans l'affaire du bonnet; MM. d'Estrées et de Mazarin, «des excréments de la nature humaine»: ce dernier, chassé «avec ignominie» des réunions ducales, «fut mis par les épaules, littéralement, dehors[289]»... Au nombre des indécis se trouvait M. de Rochebonne, évêque-comte de Noyon, qui refusa longtemps sa signature. Mais il était jeune, pauvre, et aimait la dépense. Saint-Simon s'attacha à lui avec tant d'opiniâtreté qu'il finit par obtenir son concours, en échange d'une grasse abbaye, l'abbaye de Saint-Riquier, arrachée à la faiblesse du Régent[290]... En l'absence de M. de Reims, qui adhéra par écrit, la requête contre les bâtards fut rédigée chez l'évêque-comte de Laon, lequel se chargea de la présenter au roi.—Les voilà pris, s'écrie triomphalement Saint-Simon: écrasés «comme un pou entre deux ongles»!

[289] Ibid., t. XIII, p. 291.

[290] Mémoires de Saint-Simon, t. XIII, p. 120.

Avec crânerie la duchesse du Maine prépara la résistance. On vit tout à coup débarquer à Sceaux des voitures de volumes poudreux, de chartes, de parchemins, et tout son entourage, depuis le cardinal de Polignac jusqu'à Mlle de Launay, se mit à la besogne. Pour sa part, elle passait les nuits en recherches fiévreuses, accumulant sur son lit des montagnes d'in-folio, sous l'amoncellement desquels son exiguë personne ressemblait à Encelade abîmé sous l'Etna[291]. Elle ne se bornait pas à compulser les vieilles chroniques: elle mettait aussi à contribution les jurisconsultes anciens et modernes. En même temps, elle faisait appel aux lumières du dehors, acceptant le concours de toute espèce de gens qui argumentaient de légitimations faites à la cour de Sémiramis ou dans la famille de Nemrod. Le plus sérieux de ces avocats de circonstance était l'abbé Legendre, chanoine de Notre-Dame et ancien secrétaire de Mgr de Harlay. Or l'abbé Legendre établissait: que les bâtards royaux, sous la première et la seconde race, succédaient à la Couronne comme leurs frères légitimes; que les légitimés, n'étant appelés au trône qu'à défaut de princes légitimes, ces derniers n'avaient aucun intérêt à réclamer contre l'édit[292].

[291] Mémoires de Mme de Staal de Launay.

[292] Mémoires de l'abbé Legendre, p. 329 et suiv.

Mais un trait de génie de Mme du Maine, ce fut de lancer dans les jambes des ducs,—ceux de ses adversaires qu'elle abhorrait le plus,—la totalité de la noblesse française. On a vu l'irritation de cette dernière lorsque, sans égards pour l'état du vieux roi, les ducs répandirent dans le public des écrits affirmant leur droit à la dévolution de la couronne: irritation qui faillit dégénérer en émeute, quand ils manifestèrent l'intention d'aller, en groupe séparé du reste de la noblesse, saluer le nouveau monarque... Il y avait là une situation facile à exploiter: la duchesse du Maine ne manqua pas d'en tirer avantage. D'où une sorte de complot en vue de battre en brèche le principe même de la pairie. Les simples gentilshommes ne se gênaient plus pour déclarer que, ne pouvant prétendre à cette haute dignité, ils devaient manœuvrer de façon à la détruire. Sur quoi, d'aller de porte en porte, de faire appel à tout le monde, même «aux borgnes et aux boiteux», et, après avoir soulevé Paris, d'ameuter la province. Une campagne à laquelle on peut croire que la robe ne demeura pas étrangère... Elle écrivait dans toutes les directions, expédiait des députés, organisait des assemblées et chargeait des orateurs d'y prendre la parole. Tout ce qui lui touchait de près ou de loin se précipitait dans la mêlée, jusqu'au bailli de Mesmes qui utilisait sa qualité d'ambassadeur de Malte pour enlever l'adhésion des chevaliers de son ordre.

«Ramas informe, s'écrie Saint-Simon, sans consistance, sans nom, sans fonction, sans mouvement légitime!»—Légitime ou non, le mouvement s'accentuait de telle sorte qu'il recrutait des adeptes jusque dans l'entourage du Régent. Aussi bien, les coalisés ne tardaient-ils pas à adresser au roi une supplique,—signée en rond, afin qu'il n'y eût ni premier ni dernier,—où, en attendant la suppression de la pairie, ils demandaient justice contre «ses burlesques entreprises[293]». Et comme cet écrit ne recevait pas de réponse, ils présentaient requête au Parlement pour protester contre tout ce qui pourrait être fait au Conseil sans l'assemblée des États généraux, seuls juges de la succession au trône.

[293] «Plaise à Sa Majesté, y était-il dit, déclarer que les pairs de France ne forment point un corps et, en conséquence, leur défendre de se créer des syndics et des commissaires, déclarer aussi qu'ils n'ont point droit de décider seuls de la succession à la couronne et des régences, ni de régler les affaires importantes de l'État.»

Jusque-là, le duc d'Orléans avait vu sans déplaisir «tout ce vacarme». Peut-être même le favorisait-il[294]. Mais cette évocation des États généraux retentit à ses oreilles comme un glas funèbre et lui souffla «une vapeur de crainte». Il se crut perdu s'il ne recourait à des mesures de rigueur. C'est pourquoi il fit à six des conjurés l'honneur de les faire arrêter. En même temps, par un jeu de bascule qui entrait dans les combinaisons de sa politique, il interdisait aux ducs de s'assembler. Ceux-ci, aux grands éclats de rire du public, en furent réduits à aller se concerter au Port-à-l'Anglais, sous couleur «d'y manger des matelotes[295]». Et comme ces conciliabules agrémentés d'agapes confraternelles aboutissaient,—10 octobre 1722,—à un nouveau factum où se reconnaissait, à «son laconisme dur, sec, bouillant et inconsidéré», la griffe de Saint-Simon, la coalition ripostait de la belle encre...