[324] Mémoires du duc de Luynes, t. XVI, p. 192.—La seule note discordante que nous ayons trouvée sur la valeur de M. de Mesmes émane de Mme de Staal de Launay. «Le Premier Président, dit-elle, étoit, selon les apparences, tout dévoué à la maison du Maine. Elle en tira peu de secours. C'étoit un grand courtisan et un homme médiocre, d'un esprit et d'une société agréables, faible, timide, rempli de ces défauts qui aident à plaire et empêchent de servir.» De ce jugement il convient de retenir ces mots: Elle en tira peu de secours, et ceci également: rempli de ces défauts qui aident à plaire et empêchent de servir. C'est une présomption de plus à joindre à celles que nous allons énumérer touchant la prétendue participation de M. de Mesmes à la conspiration de Cellamare.
Malgré la protection dont le couvrent ces témoignages, nous ne saurions dissimuler qu'il y avait, au dire des Mémoires, un abominable forfait dans l'existence de ce galant homme. Ce n'était ni la condamnation à mort d'un innocent, comme dans la vie de Lamoignon, ni une félonie compliquée d'abus de dépôt, comme dans celle de Harlay: c'était un crime de haute trahison.—Outrée de la situation faite aux bâtards par le lit de justice de 1718, la duchesse du Maine avait tourné ses regards du côté de Madrid. Sa participation à la conspiration de Cellamare, qui avait pour but de renverser le Régent et de lui substituer Philippe V, n'est pas douteuse. Saint-Simon a jugé opportun de lui donner de Mesmes comme compère... La preuve? Elle résultait d'une lettre écrite de la main même du Premier Président, «par laquelle il répondait du Parlement à l'Espagne et parloit sans ménagements sur la chose et sur les moyens»... De quoi faire pendre dix fois son homme!—Ce conjuré, chez qui l'ingénuité le disputait à l'imprudence, craignait-il, un jour, qu'on eût vent de sa perfidie? On doit le croire, car il sollicitait, par l'entreprise d'une personne nommée Mlle de La Chausseraye, la faveur d'une entrevue secrète avec le Régent. Ayant obtenu satisfaction, il se rendait au Palais-Royal, frappait à une porte dérobée, était introduit, non par les serviteurs de la maison, mais par un valet de Mlle de La Chausseraye, lequel, au dire de Duclos, remplissait auprès de sa maîtresse, en dehors de son emploi officiel, une fonction d'un ordre plus intime[325], et, en présence de cette même La Chausseraye, recevait audience. Aussitôt, de faire étalage de son talent de beau parleur et de formuler des protestations de fidélité; mais le Régent ne tardait pas à lui placer sous les yeux le corps même du délit, c'est-à-dire la fameuse lettre: un véritable coup de théâtre!—Se voyant déjà la corde au cou, le conspirateur se précipitait à terre, embrassait «non pas les jambes, mais les pieds» du prince, implorait son pardon et manifestait la plus belle peur qui se puisse loger dans l'âme d'un robin. Sur quoi Son Altesse Royale, dépêtrée de cette frénésie de contrition, remettait la lettre dans sa poche,—une arme trop précieuse pour qu'il s'en dessaisît!—et s'éloignait sans ajouter mot[326].
[325] Œuvres complètes de Duclos, t. VII, p. 7.
[326] Mémoires de Saint-Simon, t. XVII, p. 4 et suiv.
Voilà la scène rapportée par Saint-Simon. De qui déclare-t-il la tenir? Du procureur général Joly de Fleury, le seul ami qu'il comptât dans la robe. Référence à coup sûr fort respectable. Ce qu'il y a de préoccupant c'est que, lorsque Saint-Simon tient ou dit tenir une anecdote de Joly de Fleury, cette anecdote est bientôt démontrée inexacte[327]. Aussi bien, Joly de Fleury ne savait rien par lui-même: le récit qui lui est prêté, il l'aurait recueilli de la bouche de La Chausseraye... Quel était donc ce personnage féminin, aux mœurs suspectes, que le Régent initiait aux secrets d'État? C'était une façon d'aventurière dont la vie accidentée participe du roman. Issue d'une mésalliance, elle avait longtemps végété «dans l'angoisse, l'obscurité et la misère». Mais, douée d'un esprit «tourné à l'intrigue, aux manèges, à la fortune», elle parvint, grâce à ses merveilleux talents et à son peu de répugnance pour certaines compromissions, à se pousser dans le monde, à capter les bonnes grâces de Madame Palatine, à «apprivoiser les ministres», dont elle obtenait tout, à pénétrer jusqu'au roi, qu'elle amusait de ses saillies et qui la recevait «par les derrières». Entre temps, elle se lançait dans la dévotion et s'érigeait en protectrice du cardinal de Noailles: ce qui ne l'empêchait pas, d'ailleurs, de jouer un jeu d'enfer et de gagner, au système de Law, une vraie fortune. Au demeurant, on ne vit jamais «créature si adroite, si insinuante, si flatteuse sans fadeur, si fine, ni si fausse[328]»... Si fausse! Nous ne le faisons pas dire. Et c'est uniquement sur la foi de cette personne, ainsi jugée par Saint-Simon lui-même, que celui-ci se fait l'écho de l'étonnant récit dont nous venons de reproduire les grandes lignes. De cette soi-disant participation du plus haut magistrat de France aux entreprises de la duchesse du Maine, il ne recueillera, au cours de son existence de chroniqueur aux aguets, ni un mot, ni une rumeur, ni un soupçon. L'ignorance de ses contemporains sera, du reste, non moins absolue, car dans les relations, correspondances, écrits divers de cette époque, de même que dans les pièces relatives au procès, on ne rencontre aucune allusion à ce détail capital d'une affaire qui, pendant plus d'une année, défraya toutes les conversations. Ce sera seulement un demi-siècle plus tard que Paris étonné apprendra la trahison de M. de Mesmes. De quelle manière? Par la publication des œuvres de Marmontel et de Duclos, lesquels, mis en possession des Mémoires encore inédits, y copieront, sans songer seulement à en vérifier l'exactitude, la prétendue accusation de La Chausseraye. Moyennant quoi ces deux historiens-philosophes, dont la naïveté égalait l'absence d'esprit critique, tiraient cette conclusion que de Mesmes «fut convaincu d'avoir trempé dans la conspiration[329]»!
[327] Ainsi en est-il du prétendu empoisonnement de Madame. Voir, à ce sujet, Saint-Simon considéré comme historien de Louis XIV, par Chéruel, p. 154 et 473 et suiv.
[328] Mémoires de Saint-Simon, t. VII, p. 222 et suiv.
[329] Ce sont les termes mêmes de Marmontel, Histoire de la Régence, p. 347.—La relation de Duclos se trouve dans ses Œuvres complètes, t. VII, p. 7.