—L'histoire n'est que trop vraie et n'est pas longue à raconter.... Tu sais qu'à l'affaire du Bourget trois cents des nôtres sont restés.... J'étais tombé, n'espérant plus me relever....
—Nous l'avions cru, du moins....
—Quand l'ennemi, continua Georges, vint reconnaître les siens, enterrer ses morts et recueillir ses blessés, un major saxon, plus humain que les autres, constata que je respirais encore.... Il sonda mes plaies, put extraire la balle, et je fus emmené dans un convoi de prisonniers dirigé par voies rapides sur la frontière; je faillis rester en route de fatigue et d'épuisement; je faillis même être fusillé d'abord par quelques acharnés qui me disaient franc-tireur. Je ne savais pas un mot d'allemand ... je fus sauvé par un lambeau de mon uniforme, déjà tout en pièces, mais où restaient encore, fort heureusement, quelques boutons aux ancres marines. Mais quelles rudes étapes, mon ami! tantôt à pied dans la neige, tantôt à ciel ouvert dans les wagons à bétail. En Allemagne, les prisons, les forteresses étaient encombrées. Nous fûmes traînés de Magdebourg à Stettin et de Stettin à Dantzick.
—Mais qui t'empêchait d'écrire?
—C'est qu'à peine la frontière passée, malgré tout mon sang-froid, que tu connais bien, je ne pus me défendre d'un premier mouvement.... Pour nous faire marcher plus vite, un officier prussien m'avait touché d'un revers de sabre ... et je l'avais frappé.
—Eh bien?
—Eh bien! au lieu d'être passé par les armes, je fus condamné à dix ans de forteresse ... et au secret le plus absolu.... Ce qui t'explique mon silence.
—Mais alors, comment as-tu fait pour t'échapper?
—Par la providence du hasard.... Le gardien de la citadelle était un ancien troupier que je croyais ne pas connaître; mais lui m'avait reconnu et n'était pas un ingrat.