Elle fut vraiment très heureuse d'abord, se laissant vivre sans arrière-pensée, et sentant remonter en elle comme une sève des vieux jours. Mais peu à peu les réflexions soucieuses reprirent le dessus. Elle gardait son idée fixe, se réservant tôt ou tard de remettre les arguments sérieux en ligne de bataille.
Par une singularité curieuse chez certains aveugles, malgré les rudes épreuves du passé, malgré l'affreuse nuit qui depuis vingt ans s'était faite autour d'elle, les pensées de Mlle Berthe n'étaient pas généralement tristes. Depuis longtemps résignée à vivre de prières et de recueillement, déshabituée de voir avec ses yeux réels toutes nos laideurs contemporaines, elle vivait réfugiée en elle comme dans une sainte chambre noire qui ne tamisait plus que les rayons d'or des beaux souvenirs. Il lui suffisait de regarder en elle pour y trouver toutes les richesses du monde intérieur. Sous son petit bonnet ruché, d'où s'échappaient quelques touffes de cheveux blancs, très doux à voir, son visage pâle à tons d'ivoire rayonnait d'une beauté surnaturelle. Certes l'âge y avait imprimé ses rides; mais irradiées et peu profondes, ces rides étaient belles: elles racontaient simplement toute une vie de sainte abnégation, d'humble héroïsme et de piété fervente.
Donc, un matin qu'Albert promenait Mlle Berthe, par un chaud soleil qu'elle n'apercevait plus, mais dont les rayons vivifiants passaient comme une caresse de velours sur ses paupières closes, presque heureuses ce jour-là, la petite vieille aborda résolument la question d'avenir:
—Mon cher enfant, réfléchis un peu.... Quelle figure feras-tu dans le monde avec nos cinq ou six mille livres de rente? Car, tu le sais, voilà tout ce qui nous reste.
—Mais j'espère bien ne pas faire trop mauvaise figure, reprit-il presque en riant. Ici, nous ne sommes pas à Paris; et d'ailleurs, vous devez me rendre cette justice, que je ne ressemble guère à l'Enfant prodigue; ce serait plutôt le contraire. Loin de vouloir m'échapper à tire d'ailes de mon cher coin natal, c'est toujours à contre-coeur, et pour vous obéir, que j'en suis parti ... et durant toutes mes absences, à mon gré beaucoup trop prolongées, je n'étais tourmenté que d'un éternel esprit de retour. Maintenant que me voilà revenu, je me trouve très bien ici. Pourquoi changer? Je n'aime pas le jeu, n'ai point la folle passion des voyages lointains, ni des toilettes extravagantes, toutes causes de ruine ... et il me semble que jusqu'à présent nous avons très bien pu faire face à toutes nos dépenses, et même au delà.
—C'est bel et bien pour le présent, reprit-elle, mais l'avenir? Je ne serai pas toujours là pour veiller à l'ordre de la maison, je me sens lasse, et peut-être le temps n'est pas loin.... où ... tiens ... j'ai froid rien que d'y songer....
—Il est encore loin, ce temps-là, grâce à Dieu, reprit Albert vivement. Pourquoi vous mettre en tête de ces idées noires? Vous marchez droit comme une demoiselle de vingt ans, les années n'ont aucune prise sur votre petit corps robuste, vous avez passé vaillamment l'âge des crises, et vous êtes au beau fixe de la vieillesse en fleur, qui vaut mieux assurément que les maturités chancelantes comme on en voit tomber tous les jours.
—Tu plaisantes, et tu détournes la question. Tu sais parfaitement ce que je veux dire, et tu fais la sourde oreille. Tu ne peux pourtant pas vivre seul, il te faudra tôt ou tard une femme à ton foyer ... quand je ne serai plus là.... Sans trop attendre ... lorsque tu voudras, tu pourrais fort bien....
—Négocier un mariage avantageux, n'est-ce pas? Ma foi, non, ce n'est pas là ma manière de voir.
—Tu ris comme un grand enfant des choses les plus sérieuses....