II

Et n'allez pas croire qu'avec sa nature primitive un peu sauvage, Albert de Rhuys fût un rêveur de la famille des Obermann ou des René. Loin de là. Il n'avait absolument rien de ces grands mélancoliques incompris, disparus avec les derniers types du romantisme. Lui aimait sincèrement la vie dans la belle acception du mot; il admirait en toute sincérité les oeuvres du grand créateur inconnu; et, sans être précisément un artiste, il regardait de tous ses yeux les magnifiques paysages de mer et de grèves si fréquents aux dentelures des côtes bretonnes. Quant aux oeuvres humaines, il appréciait en connaisseur les pages émues de nos grands poètes contemporains, et vibrait de tout son être à une phrase musicale et profonde de Beethoven. En outre, si, comme orateur, il avait renoncé à donner de la voix dans la grande meute enrouée du barreau moderne, il possédait en revanche un fort bel organe de ténor pour redire à Mlle Berthe des romances et des légendes fleuries du vieux temps. Ajoutons que, se plaisant fort à la campagne, il savait faire oeuvre de ses dix doigts dans la vie pratique. C'était un disciple fort avouable de saint Hubert et de saint Pierre, ayant le coup d'oeil sûr et la main prompte pour abattre au vol une pièce de gibier. Sans être un pêcheur à la ligne, il savait à propos mouiller ses verveux sous les herbes en droit fil des eaux courantes et, quand il ramenait gravement son filet sur l'épaule, il n'y avait pas dans la Manche et l'Ille-et-Vilaine un garçon de moulin pour dessiner en rivière un plus beau rond d'épervier. Ces menus talents d'ailleurs ne servaient pas à un égoïste: s'il y avait une fête de famille, un baptême, un mariage parmi les pauvres gens du pays, on était tout surpris de voir apparaître une belle truite de roche ou une grosse carpe à miroirs, apportée sur la table par une main invisible, comme dans un conte de fées, sans oublier les perdreaux suivant l'ordre des saisons. Un jour la femme d'un sabotier, qui attendait la venue de son troisième enfant, fut prise d'une folle envie de canard sauvage, Albert en eut vent, courut à plusieurs lieues de là, tout près de Pontaubault, et s'enlisa jusqu'au jarret dans les herbues de la Sélune, à la poursuite d'un superbe col-vert qui avait sa charge de plomb dans l'aile; il y risqua sa vie, en fut quitte pour une belle fluxion de poitrine, bien caractérisée, mais la femme du sabotier mangea du canard sauvage. Notre singulier gentilhomme ne pouvant être l'oppresseur de vassaux qu'il n'avait plus, se contentait d'être adoré de ses voisins, qui le nommaient Monsieur Albert, tout court, résumant tous ses titres dans la noblesse de son coeur.

Il se laissait donc vivre depuis cinq ou six ans de cette bonne vie au grand air, vie rustique et bien employée, lorsqu'un soir il rentra chez lui tout désappointé, avec quelque chose de profondément triste dans la voix:

—Tante Berthe, vous ne savez pas?

—Qu'est-il arrivé, mon enfant?

—Je viens d'entendre un piano chez l'Anglais.

—Un piano chez l'Anglais? Impossible.

—A coup sûr ce n'est pas Germaine....

—Non, Germaine n'en joue pas.