Il n'est pas si facile qu'on pourrait le croire au premier abord, de vivre en paix dans une petite ville ou dans un bourg de province. A Paris, chacun fait ce qu'il veut ou ce qu'il peut, perdu comme un libre oiseau dans la grande forêt; mais en province nous habitons des maisons de verre, où tous nos actes sont contrôlés par les nombreux voisins qui n'ont rien de mieux à faire. En tenant compte des vanités en jeu, des amours-propres froissés, des personnalités jalouses, on comprend sans peine que, pour un petit nombre de gens groupés sur une motte de terre, il est aussi difficile de s'entendre que sur le pont d'un navire en mer, ou entre les quatre murs d'un étroit couvent. Heureusement qu'à son bord, maître après Dieu, le capitaine a droit de vie et de mort sur l'équipage, et que dans un monastère, le supérieur tient la règle absolue dans sa main: la hiérarchie et la discipline sauvegardent l'ensemble et le détail. Chacun sait à quoi s'en tenir. Cela suffit à la rigueur; mais dans une petite ville, dans l'épanouissement des libertés municipales, c'est tout autre chose.
Cependant, par une très rare exception aux règles générales, dans le bourg de Rhuys, moitié breton, moitié normand, et composé de deux longues rangées de maisons curieuses, aux deux bords de la route, baptisée du nom de Grande rue, les trois personnages principaux de l'endroit avaient résolu ce difficile problème de vivre en assez bonne harmonie, comme des êtres intelligents et d'honnête compagnie: l'abbé Dufresne, curé de la paroisse, le médecin des âmes; le docteur Le Bihan, chargé des cures corporelles, et maître Gerbier, déjà nommé, minutant les divers contrats de sa nombreuse clientèle. Ils se voyaient journellement en très bons termes, et ces deux derniers avaient leur banc à l'église. La foi du docteur était peut-être à dose homéopathique, et on eut trouvé, sans doute, un grain de scepticisme au fond des croyances de maître Gerbier; mais il n'y paraissait guère. Ils écoutaient religieusement la messe du dimanche, et même parfois les vêpres des grands jours.
Ajoutons que ces trois honorables personnages n'étaient pas absolument dédaigneux des biens de la terre: la table de M. l'abbé se recommandait par les plus beaux fruits de la contrée, mûris dans ses jardins: pêches d'espalier d'un pourpre noir à faire envie aux couleurs des scabieuses, poires fondantes teintées d'aurore, venues de ses vieux arbres en quenouilles, et grosses rainettes à côtes, d'un jaune safran, parfumées comme des fleurs de rosier sauvage. Le docteur était renommé pour les sauces relevées et les condiments de haut goût: salmis de bécassines, coulis d'écrevisses, matelottes de carpes et d'anguilles, et surtout une merveilleuse sauce au lièvre, à consistance d'opiat, et d'un accent à faire perler les tempes des plus braves. Quant au notaire, il avait la spécialité des crèmes, grâce à Mme Gerbier, et dans le ministère de son intérieur, soignait particulièrement ses vins. Les meilleurs crus de Bourgogne et de Médoc se dépouillaient paisiblement dans ses caves, en attendant l'heure solennelle où maître Gerbier, avec une paillette de joie dans l'oeil, à travers ses lunettes à branches d'or, versait d'une main recueillie le précieux liquide, authentique et vermeil, dans ces fins verres de mousseline transparents et hauts sur tige, qu'on pourrait prendre pour des tulipes de cristal.
On pense bien que, pour faire honneur à M. Grandperrin, son nouvel acquéreur, maître Gerbier n'oublia pas ses deux voisins, et quand le comte Albert de Rhuys, descendu précipitamment de chez Germaine, vint à le rencontrer dans la rue:
—Cela se trouve à merveille, monsieur le comte, dit en souriant maître Gerbier (la politesse en personne), j'allais précisément chez vous, pour vous prier de vouloir bien être des nôtres ce soir même. Notre nouvel acquéreur (pardonnez-moi si ma réserve professionnelle m'a fait garder le silence jusqu'à présent), le nouvel acquéreur des immeubles en bloc de ce pauvre M. Wilson, M. Grandperrin, arrive à six heures précises, et dîne à la maison.
—Mais, dit Albert en feignant une assez vive surprise, quel homme est-ce que ce M. Grandperrin?
—Un homme très recommandable, fort intelligent, et tout rond, qui vous regarde bien en face; un des grands industriels de notre monde moderne, quelque chose d'anglo-américain, bien qu'il soit né de parents français sur le terroir du Cotentin. Mais ne vous y trompez pas, ce n'est pas le premier venu, tant s'en faut. C'est un vrai fils de ses oeuvres. A l'époque de mon dernier voyage à Paris, je l'ai entendu à la Chambre, et bien qu'il n'y eût à l'ordre du jour qu'une simple question pécuniaire, emprunts, obligations, reports et différences, je suis resté sous le charme de sa parole brusque et autorisée. A l'aise à la tribune comme chez lui, sans phrases, souvent les deux mains dans ses poches, avec sa grosse verve de financier gouailleur, qui se borne à l'éloquence des chiffres, si vous l'aviez entendu, si vous aviez pu voir miroiter ses dividendes, c'était à vous en faire venir les millions à la bouche. Il ferait un très bon ministre des finances, et sûrement il le deviendra. Ah! c'est un rude adversaire pour les petits avocats verbeux qui osent se croire des hommes d'Etat, et pour messieurs les généraux, qui, non contents de leur gloire militaire, voudraient passer pour des orateurs. Sa rude logique, à bonds de sanglier, culbutait leurs arguments comme des châteaux de cartes.
—Tudieu! maître Gerbier, quelle chaleur d'âme pour votre nouveau client! Mais puisque vous le connaissez si bien, dites-moi, je vous prie, croyez-vous que ce nouvel acquéreur serait disposé ... consentirait....
—Ah! monsieur le comte, vous revenez à votre idée fixe, très naturelle et très légitime du reste, le rachat des ruines, n'est-ce pas?
Albert fit un signe affirmatif.