—On ne peut pourtant pas déplacer les ruines, disait M. Grandperrin; il y a trop d'arbustes cramponnés, des racines et des branches, aux jointures des pierres ... tout s'écroulerait ... mais peut-être pourrait-on détourner le cours d'eau. C'est à quoi je pensais. Pour creuser un nouveau lit au ru des Ormes, sur fond de roc, il faudrait faire jouer la mine, puis tailler à pic une tranchée, sans compter les frais de terrassement. Le devis de mon ingénieur ne dépasserait pas, je crois, les vingt mille francs que vous êtes sans doute prêt à sacrifier, monsieur le comte. Eh bien, s'il en est ainsi, vous pouvez regarder l'affaire comme déjà conclue entre nous. Dans tous les cas, ce ne serait pas avant l'an prochain que je pourrais établir une nouvelle usine. En attendant, regardez-vous ici absolument comme chez vous; à toute heure, nous absents ou présents, les clefs sont à votre disposition.... D'ailleurs, comme notre séjour ici sera d'un mois, probablement, j'espère bien avoir l'honneur d'être présenté à Mlle Berthe, que Mme Grandperrin désire vivement connaître, et sans doute avant notre départ, nous pourrons faire ensemble quelques promenades dans les environs.

Albert remercia, s'inclina et prit congé de la famille Grandperrin dans les meilleurs termes, mais quand il passa devant Alexandre, ce dernier reçut en plein visage un froid regard qui figea sur place le sourire banal qui d'habitude lui fleurissait aux lèvres.


VII

Albert de Rhuys fit un récit détaillé de sa journée à Mlle Berthe, qui trouva son neveu désappointé, moins triste pourtant, moins désespéré qu'elle aurait pu le craindre. La chère et fine vieille se complut à le faire causer longuement, et comprit sans doute qu'il y avait désormais dans ce coeur-là quelque chose de plus que des ruines.

—Autrefois, j'ai connu les d'Évran, dit-elle, surtout la mère de Mme Grandperrin. C'était une femme d'un grand sens et fort distinguée. Malgré la mésalliance de sa fille, sans doute excusable, je ne serais pas fâchée de la connaître.

Le lendemain, vers dix heures, dans un rayon de soleil qui tombait des fenêtres et jetait une barre d'or sur la nappe, la tante et le neveu déjeunaient paisiblement en tête-à-tête. Le comte coupait lui-même, sur l'assiette de Mlle Berthe, de petites bouchées que sa fourchette trouvait ensuite aisément (on se souvient même qu'elle tricotait sans voir), lorsque Germaine entra. Elle apportait une pleine corbeille de ses plus beaux fruits mûrs; Mlle Berthe la remercia et profita de l'occasion pour obtenir quelques détails supplémentaires dans le récit de la veille:

—Et les nouveaux arrivés, où logent-ils, Germaine?

—Mme Grandperrin et Mlle d'Évran, tout simplement chez nous. C'est plus commode pour elles; M. Grandperrin et son neveu, dans la dernière maison du bourg, la plus grande, qu'ils ont louée pour un mois.