Le paysagiste, bon marcheur, rentra à l'heure militaire, rapportant l'esquisse de la Sinope, que le comte trouva fort belle et que Marie Alvarès ne put voir sans être émue profondément.

«Hier, dit Georges à Henri, je t'ai fait cadeau de mon Avenue des Hêtres; aujourd'hui, si tu le permets, je garde pour moi ce coin de vallée comme un souvenir du pays.»

En déjeunant, on avait parlé, pour l'après-midi, d'une excursion à Saint-Waast-de-la-Hougue. On attela Sélim, alezan brûlé à crinière et queue flottantes, un arabe très doux, de onze ans déjà, âge fort respectable pour un cheval; néanmoins, Mlle Marthe, qui, cette fois, n'était pas sollicitée par une oeuvre de charité, préféra rester à la maison. Ils étaient donc trois pour ce voyage: Georges et Henri sur le devant de la voiture (Henri conduisait), Marie seule dans le fond, où sa longue robe pouvait à l'aise épanouir son ampleur. Par la vitre, baissée, il lui était facile, du reste, de renouer l'entretien interrompu, quand, de temps à autre, il lui en prenait fantaisie. Tout alla fort bien jusqu'à la croix des routes de Montebourg à Quinéville; mais, un peu plus loin, en vue des hautes ruines de Saint-Michel, où commence une côte rapide, qui descend en droite ligne, Sélim fut quelque peu effarouché par de longs nuages emportés au vent de mer et qui, passant entre soleil et terre, barraient la route par intervalles de leurs grandes ombres fuyantes; ce n'eût rien été, mais un troupeau de moutons poudreux se jeta dans les roues; on coupa le troupeau. Pour surcroît d'embarras (c'était ce jour-là foire de Quettehou, près Saint-Waast, on n'y avait pas songé), une bande indisciplinée de gros bétail, boeufs, taureaux, vaches et bouvillons, descendait la pente opposée et venait rapidement à leur rencontre. (Les bêtes se rangent moins volontiers que les hommes.)

Il y avait surtout dans le nombre un petit taureau noir sauvage, aux regards de travers, qui faisait blanc de son oeil et à qui, sans doute, la robe alezan de Sélim ne revenait pas. Il se rua sur lui en droite ligne et se campa sur ses quatre pieds en baissant la tête comme s'il voulait éventrer le cheval et mettre à néant l'équipage. Sélim fit un bond de côté, se cabra, partit à fond de train sans qu'on pût l'arrêter et vint s'abattre au bas de la côte, sur la borne kilométrique. Georges et Henri furent jetés à terre violemment, Georges sur le gros tas de pierre des cantonniers, Henri au revers du fossé. Marie Alvarès, à part quelques éclats de vitre, n'eut aucun mal. Elle s'échappa comme un éclair de la voiture renversée, et quand elle aperçut Georges étendu sans mouvement, pâle et la tête en sang, elle ne fut plus maîtresse d'elle-même, et courut à lui d'abord: la rivière étant là tout près, elle y descendit en hâte pour mouiller une grande plaie ouverte à la tempe; son mouchoir, son foulard de cou, ses manches de batiste y passèrent, et pour assujettir le bandeau improvisé, elle noua convulsivement sur le tout la coiffure en grosse cotonnade bleue de la petite bergère aux moutons, qui se trouvait là. Georges revint à lui:

«Merci, Marie, ce n'est rien,» dit-il à voix basse.

Pour le comte, brusquement étourdi de sa chute, quand il rouvrit les yeux, il eût préféré ne jamais les rouvrir. Il avait tout vu dans l'empressement affolé de Marie près de Georges, et désormais il n'était que trop éclairé. Sous le coup rapide de cette commotion morale qui le frappait si rudement en plein coeur, il retomba dans un long évanouissement réel, et, quand il reprit conscience de la vie, Georges, Marie et la petite bergère lui jetaient encore de l'eau froide au visage.

La voiture étant brisée et le pauvre Sélim couronné, ils revinrent dans une longue charrette de paysan, que son conducteur ramenait à vide. Au retour, on coucha l'artiste, pris de fièvre; mais le médecin déclara son état sans danger (deux ou trois jours de repos devaient suffire), et Mlle Marthe s'installa au chevet du malade en vraie soeur hospitalière.

Le comte n'avait aucune blessure sérieuse apparente. Sa détermination était prise. Il s'était dit:

«Je comprends tout maintenant de Marie Alvarès. Rien ne prévaudra contre son opiniâtre et inflexible volonté. Georges serait parti demain; c'est elle qui a dû hâter son départ. Elle en a eu le courage. Je la connais bien: esclave d'une première parole donnée, elle aurait mis sa main dans la mienne sans hypocrisie, et elle aurait suivi jusqu'au bout la ligne rigoureuse du devoir. J'en suis sûr. Il est des femmes que leur dignité sauvegarde, qui, d'instinct, ont horreur d'une tache, comme l'hermine de la boue; mais elle en serait morte. Et moi, d'ailleurs, aurais-je pu étouffer ses pensées, renverser d'un souffle les images de ses rêves, écraser ses lèvres, qui, peut-être, dans la franche illusion du sommeil, auraient prononcé à haute voix le seul nom qui lui reste au coeur! aurais-je eu la force d'assister froidement à cette longue agonie? non, ce viol me révolte. Il faut une victime, je disparaîtrai.»

De toute la soirée, le comte ne laissa rien voir de son agitation, il resta impassible. Marie put croire même que son empressement de folle près de Georges, blessé, n'avait pas été aperçu. Avant de rentrer chez lui, le comte de Morsalines vint s'informer de la santé de l'artiste, qui sommeillait, et, quand il prit congé de Marie, il lui souhaita le bonsoir affectueusement, mais simplement, comme s'il devait la revoir le lendemain; pourtant elle remarqua quelque chose de singulier dans son regard, un peu fixe ce soir-là, mais affable toujours.