—Huit ... en réfléchissant ... et, je l'espère, tu nous reviens pour longtemps....

—Qui sait? à une époque d'ordre composite aussi bizarre que la nôtre, les histoires les plus authentiques ressemblent à des aventures de roman, et je ne sais vraiment pas ce que l'avenir me réserve....

—Et tu reviens de fort loin?

—D'Égypte, d'Arabie, de la côte orientale d'Afrique où, entre parenthèses, j'ai failli laisser mes os de paysagiste, avant d'avoir fini mon oeuvre, ce qui ne m'eût pas absolument égayé, et ce qui t'explique un peu mon absence prolongée....

—Et depuis quand débarqué?

—D'avant-hier seulement, à Granville, après avoir tourné l'Espagne par Gibraltar. Ah! mon ami! le croirais-tu? à la fin de cette longue traversée, quand je n'ai plus senti sous mon pied le bercement du navire, quand j'ai pris terre en flairant les herbes, j'ai voulu d'abord m'enfouir comme un ruminant dans ces bonnes et grasses vallées normandes, ne pouvant détacher mes regards des longs prés qui verdoient et verdoieraient jusqu'au bout du monde, si la mer ne les arrêtait pas.... J'ai laissé filer toutes seules mes malles sur Paris, et je bats la campagne à travers les herbages, ivre de verdure et de joie dans ce magnifique pays occidental qui pour la première fois se révèle dans toute sa gloire à mes yeux fatigués. Comme je porte toujours avec moi quelque bout de toile et ma boîte à couleurs, je n'ai pu me défendre de planter ici ma pique et mon parasol, et je commençais mon esquisse, dans la fièvre du premier mouvement, quand tu m'as dérangé ... pardon, cher ami, surpris et embrassé comme un vieux camarade, aussi étonné sans doute de me voir dans cette antique futaie, que moi de t'y rencontrer.... Après tout, j'y pense, peut-être suis-je ici chez toi, car tu possèdes tant de châteaux qui ne sont pas en Espagne....

—Oui, quelques-uns; tu es ici parfaitement chez toi tant qu'il te plaira d'y séjourner, et même si tôt ou tard tu veux y faire un nid, mon cher oiseau de passage....

—A la bonne heure! les années ne t'ont pas amoindri: toujours même jeunesse de coeur.

—Parbleu, avec des artistes tels que toi.... Parti obscur, tu reviens célèbre. Sais-tu que depuis trois ou quatre ans on ne parle que de toi dans Paris ... on couvre d'or les plus petites toiles de Georges Fontan.... Tes derniers envois au Salon rayonnent de lumière.... C'est de l'Orient comme on n'en voyait plus ... et tu gagnes de quatre-vingt à cent mille francs chaque année ... la gloire et la fortune t'arrivent de compagnie.

—Oui, l'Orient est d'un assez bon rapport pour les paysagistes ... quelques touffes de palmiers-doums, un passage d'autruches à la ligne d'horizon, un vol de flamants roses, quatre ou cinq étoiles miroitant sur un bout de grève mouillée, il n'en faut pas davantage....