Deux serviteurs de Gorozô accourent en toute hâte. Ils apportent une bonne nouvelle et la disent malgré l'émotion que leur cause l'état de leur maître: Hoshikage, à qui Gorozô a eu affaire la veille et qui est la cause première de tous les malheurs qui arrivent, a été arrêté; il va être jugé. Cette nouvelle est bien accueillie des deux mourants: «C'est un présent de départ[46]

La mère, ayant compris qu'il y a au fond de tout cela une querelle entre les époux, tente de les réconcilier in extremis. Son rôle est profondément touchant. Ses enfants ne se rendent pas du premier coup à ses instances; mais ils s'entretiennent une dernière fois: ils se rappellent le temps où ils s'aimaient et où ils faisaient ensemble de la musique. Un air surtout, l'air des jours heureux, leur revient à la mémoire. Ils décident de quitter la vie en le jouant. On bande la blessure de la femme; on relève les lambeaux sanglants du mari, on bouche le trou tant bien que mal et on y applique un linge serré autour du corps. On apporte à celui-ci sa flûte, à celle-là son koto. Ils jouent, lui soutenu par un serviteur, elle, par sa belle-mère. Entre eux est le petit autel funèbre avec la tête coupée; cette tête semble écouter.–L'exécution de la scène est parfaite: les acteurs y obtiennent avec un art merveilleux l'association de l'horrible et du touchant.–Par moments le souffle manque à Gorozô et sa flûte moribonde reste comme en suspens au milieu d'une note. Mais par un effort de volonté, il reprend la mesure. Enfin le vague de la mort s'empare de l'un et de l'autre à là fois. La flûte tombe; le koto ne vibre plus. La pauvre aveugle cherche à tâtons les mains des deux époux; elle les saisit et les met l'une dans l'autre.–Ils échangent un mutuel regard de pardon et meurent unis.

Il est huit heures. Le drame est fini; il a commencé à dix heures du matin. Pourtant le publie n'est pas rassasié; il faut qu'on lui serve encore «la danse des sept dieux», sorte de ballet pantomime assez grotesque qui est le complément à peu près obligé de tout grand spectacle. Les divinités de l'Extrême-Orient y exécutent, chacune suivant ses moyens et ses aptitudes, quelques pas allégoriques et reçoivent encore l'approbation enthousiaste de spectateurs qui les admirent peut-être pour la centième fois. Mais ces spectateurs, ne l'oublions pas, sont un peuple d'enfants et n'avons-nous pas tous, dans nos jeunes années, réclamé sans merci cent fois la même histoire?

Notes

On peut passer de même d'une pièce dans l'autre, à l'intérieur de la même maison.

Cela n'empêche pas qu'il y puisse tenir une maison de grandeur moyenne, toit compris. Les habitations japonaises n'ont en général qu'un étage, appelé nikaï. Depuis quelques années, on a bien fait quelques constructions surmontées de deux étages, quoique bâties dans le style indigène, mais ce sont encore des exceptions. Dans tous les cas, la reproduction de pareils édifices n'est jamais utile au théâtre.

Nous aurons à revenir sur ces bizarres valets au sujet de l'éclairage.

Il y a dans certaines villes, notamment a Kyoto et à Nagoya, des troupes de femmes connues sous le nom de no, qui ont la spécialité de jouer des scènes assez courtes dans les fêtes particulières. Quelques-unes de ces actrices de salon sont des artistes de premier ordre.

Il s'agit ici des grandes dames de l'ancien régime qui s'est, pour ainsi dire, réfugié au théâtre. Le Japon moderne, en habillant les femmes de qualité à l'européenne, leur a enlevé tout ce qu'elles avaient autrefois de grâce et de dignité.