Ses origines se rattachent aux légendes obscures qui unissent l'âme païenne au moyen-âge. “Si sa flèche touche aux étoiles, si haute que les anges devaient l'effleurer du bout de leurs ailes, ses fondements plongent dans un lac mystérieux où des monstres aveugles erraient confusément” (Marie Diémer). Aujourd'hui encore, “quand le silence s'est fait dans les rues, le passant attardé peut, nous dit Maurice Engelhardt, entendre le bruit des flots se brisant contre les piliers de la voûte souterraine. Il distingue le clapotement produit par les rames de la barque qui sillonne le lac, conduite par les âmes des trépassés.”
L'entrée du lac, nous est-il affirmé, se trouvait dans les caves d'une maison située en face de la cathédrale. Plus d'une fois on tenta de l'explorer : “Chaque fois un tourbillon de vent sortait de l'orifice béant et éteignait les lumières de ceux qui voulaient s'aventurer dans le gouffre. Et quand on essayait de sonder avec des perches la profondeur de l'excavation, il apparaissait à l'ouverture des serpents, des crapauds, des salamandres énormes et tout un fourmillement de bêtes indescriptibles. Pour éviter des malheurs, l'ouverture fut murée et couverte de décombres, et aujourd'hui l'on ne sait plus où fut l'entrée de la caverne infernale.”
Sur l'emplacement actuel de la cathédrale trois hêtres géants abritaient jadis, selon la tradition, l'autel où les Triboques sacrifiaient au dieu de la guerre et le puits où ils lavaient les victimes. Sous la domination romaine un temple de Mars lui succéda. Une église de bois dédiée à la Vierge remplaça le temple à l'avènement du christianisme. Et ce serait l'eau purifiée du vieux puits païen qui aurait servi à baptiser les premiers chrétiens et le roi Clovis lui-même.
Plusieurs autres bâtiments, selon toute vraisemblance, s'y succédèrent. C'est du XIIe siècle que datent les parties romanes les plus anciennes de l'édifice actuel. Au siècle suivant, il prit son essor dans le style gothique. Le jour de la Chandeleur de l'année 1276, après avoir célébré la messe dans le chœur déjà construit, l'évêque Conrad de Lichtenberg se rendit solennellement sur la grande place, bénit la nombreuse assistance et donna le premier coup de pelle des fondations de la façade principale projetée par le grand architecte Erwin de Steinbach. En 1439 fut terminée la Tour du Nord, la seule qui ait été achevée, dont la flèche s'élève à une hauteur de 143 mètres.
Vous trouverez l'historique exact et la description détaillée de tout ce qui se rapporte à la cathédrale dans le petit livre excellent que lui a consacré Georges Delahache. Elle a vécu, nous dit-il, “toute la vie de la cité. Au centre de Strasbourg et de l'Alsace, ‘comme un écho sonore,’ elle a répercuté toutes les vicissitudes d'une histoire mouvementée. Elle a grandi avec les évêques, puis avec la bourgeoisie ; la Réforme y a passé, ennemie des images, ‘servante de Dieu seul ;’ et la majesté de Louis XIV, irrespectueux du gothique ; et les enthousiasmes et les colères de la Révolution ; et, plus près de nous, les obus qui l'ont enlevée à la France. Elle demeure ; elle continue de vivre, dominant tous les villages de la plaine dont les noms chantent mélancoliquement au souvenir de ceux qui sont partis et faisant trembler d'une émotion un peu fébrile, dès qu'ils la devinent dans le lointain, le regard de ceux qui reviennent.”
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Toute l'âme historique et légendaire de l'Alsace est enclose dans la cathédrale et les vieilles maisons qui l'environnent. Voulez-vous revivre sa vie locale, si pittoresque et variée à travers les siècles : allez au Musée alsacien.
Fondé en 1902 par un groupe de jeunes gens enthousiastes de leur pays et de son passé, il a eu pour but de réunir tous les objets se rapportant à l'art et à la tradition populaires de l'Alsace. Installé au cœur du vieux Strasbourg 23, Quai St. Nicolas, dans une ravissante maison ancienne qui lui appartient, il conquiert dès l'abord le visiteur, dont s'accroissent l'admiration et l'émoi pieux au fur et à mesure qu'il en pénètre, qu'il en détaille tous les trésors : la cour aux galeries superposées, les salles boisées, les sculptures populaires, le laboratoire d'alchimie, la chambre juive, les costumes de paysans et de paysannes des temps passés, les nombreux objets, meubles, ustensiles, etc., qui participèrent à la vie des siècles évanouis. Une série d'entreprises annexes permettent à qui le désire d'en emporter mieux que les souvenirs immatériels : le musée édite des publications illustrées artistiques, fournit des costumes authentiques, conformes à la tradition jusque dans les étoffes et les moindres accessoires, fabrique des poupées irréprochables au point de vue documentaire, des jouets alsaciens scrupuleusement exacts, etc.
Chaque année il s'enrichit de dons qui lui arrivent de toutes les parties du pays. Chaque année il ouvre une ou plusieurs salles nouvelles.
Peut-être que, dans sa simplicité, l'une des plus curieuses est la chambre d'Oberlin, le célèbre pasteur du Ban-de-la-Roche. Fidèlement copiée sur le “poële” que l'on peut voir encore dans les anciennes chaumières de Waldersbach ou de Belmont, elle a été reconstituée avec son plafond à poutrelles, ses portes basses et son fourneau en fonte. Un escalier en bois monte à l'étage supérieur. Les murs où règne un banc rustique, crépis et blanchis à la chaux, sont ornés de gravures et de nombreux portraits d'Oberlin. Une foule d'objets lui ayant appartenu ont été offerts par ses descendants : sa table de travail, ses collections d'histoire naturelle dans leur armoire, son fauteuil, la harpe de Mme Oberlin, un grand nombre d'autographes, de documents, de portraits et d'objets usuels. Au milieu de ce cadre intime, s'évoque dans sa candeur savoureuse une des physionomies les plus expressives de la vieille Alsace, l'une de celles où se résument de la façon la plus touchante sa ténacité ingénieuse, son esprit démocratique et libéral, sa religion à la fois pratique, mystique, active et tolérante.[1]