Shelley n'admirait pas les Chevaliers Errants; leur conduite n'était pas rationnelle. Il lui semblait condamnable de consacrer à une femme une vie déjà vouée au service de l'humanité. Mais devant ce beau visage anxieux qu'il pouvait d'un seul mot colorer de bonheur, il oublia ses principes. Il tendit sa main à Harriet et lui dit qu'il était tout à elle. Par un reste de prudence il écarta l'idée d'une fuite immédiate; hâter les choses paraissait inutile et dangereux, mais Harriet pouvait se rassurer. Si l'on tentait de lui faire violence, elle n'avait qu'à l'appeler: où qu'il fût, il accourrait et l'emmènerait. Elle avait déjà repris le teint d'une fille de seize ans, et qu'on aime.
* * *
Dès qu'il fut sorti de la chambre et qu'il ne vit plus cette enfant heureuse, Shelley soupira profondément et tomba dans une méditation sans fin.
Hogg, auquel il écrivit pour lui raconter la scène, répondit par une lettre vigoureuse dans laquelle il suppliait son ami de ne pas fuir avec Harriet sans l'épouser. Il savait Shelley hostile au mariage, mais essaya d'arguments puissants: «Si vous ne l'épousez pas, qui court un risque? Vous ou elle? Elle seule à coup sûr; c'est elle que le monde méprisera; c'est elle qui fera le sacrifice de sa réputation et de sa sécurité. Avez-vous le droit de le lui imposer?» L'appel était adroit. L'égoïsme était de tous les sentiments celui qui faisait le plus horreur à Shelley. Mais il avait le sentiment de commettre, en se mariant, un acte honteux et immoral. Les chapitres de _Political Justice_ contre les «chaînes matrimoniales» inquiétaient sa conscience. À ce moment, quelqu'un lui dit que le grand Godwin lui-même s'était marié deux fois, et cet exemple le rassura: «Oui, répondit-il à Hogg, il est inutile d'essayer par un exemple particulier de renouveler la forme de la société, jusqu'à ce que la raison ait opéré un changement si complet que l'innovateur cesse d'être exposé à des maux nombreux.»
Toutefois, il n'était pas pressé d'appliquer ses nouvelles idées. Son oncle Pilfold l'appelait à Cuckfield; il savait y revoir la belle institutrice au profil romain, «sœur de son âme», dont il désirait achever l'initiation à la doctrine. En partant, il promit encore à Harriet de revenir à Londres à son premier appel.
Il fallait avoir dix-neuf ans pour concevoir le moindre doute sur ce qui allait se passer. Une jeune fille amoureuse, et qui se sait armée d'une telle promesse, ne peut résister longtemps. Avant qu'une semaine se fût écoulée un message urgent rappelait Shelley à Londres. Les persécuteurs voulaient une fois de plus livrer Andromède au Dragon Scolaire, Shelley vit le mal sans remède, offrit la fuite et le mariage immédiat.
Le lendemain, la diligence d'Édimbourg emmenait vers le Nord ces deux enfants qui avaient ensemble trente-cinq ans. «Acte de volonté, non de passion», pensait le jeune Chevalier, tandis que la diligence le cahotait en face de son exquise fiancée.
[IX. ENFANTINES]
Un couple d'amants jeunes, charmants et persécutés exerce une séduction à peu près irrésistible. Les habitants d'Édimbourg, qui ne passent pas pour sentimentaux quand on fait appel à leur bourse, ne purent s'empêcher d'accueillir avec une indulgence amusée ce ménage enfantin qui leur arrivait dans une misère si rayonnante. En quittant Londres Shelley avait emprunté quelques livres à un ami; en arrivant à Édimbourg, il ne lui restait pas un penny. Il était inutile d'espérer recevoir aucun secours de Mr Timothy que l'annonce de la fuite de son fils avait dû rendre fou furieux.
Cependant un propriétaire se contenta, pour louer un agréable rez-de-chaussée, du récit de leur aventure, de la vue de la beauté de Harriet et de la promesse d'un paiement rapide. Il fit mieux; il leur prêta la somme nécessaire pour manger pendant quelques jours et pour faire célébrer leur mariage suivant les lois si simples de l'Écosse. Sa seule condition fut que, le soir des noces, Shelley et sa femme accepteraient de dîner avec lui et ses amis.