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Restait à réaliser la deuxième partie de leur programme: louer une maison au Pays de Galles et y réunir l'«équipe» spirituelle, afin de résoudre tous les problèmes.

Ils crurent avoir trouvé l'abri convenable en ces lieux mêmes où Shelley, solitaire, était venu se réfugier avant son mariage. La sauvagerie charmante du pays le tentait. Près de la maison coulait un torrent montagnard sur lequel il naviguait dangereusement dans une nacelle longue d'un pied. Une bank-note de cinq livres était sa voile, un chat terrifié son passager. Il espérait que Miss Hitchener pourrait décider son père à venir exploiter la petite ferme attenant à la maison.

Mais rien ne s'arrangea. La maison était trop chère. Mr Hitchener, indigné par les bruits qui couraient à Cuckfield sur les rapports de sa fille et de Shelley, refusa de l'autoriser à partir. L'imprudente institutrice, fière de l'invitation, en avait parlé, et tout le village, la tante Pilfold en tête, avait conclu sans bienveillance. Une fois de plus, la méchanceté des hommes étonna Shelley. Lui qui avait enlevé sa femme et fait par amour un mariage écossais, serait infidèle à son Harriet! Cette idée lui inspira un étonnement si vif qu'une femme moins vertueuse que la chaste Hitchener l'eût trouvé désobligeant.

Quant à Mr Hitchener le père, il fut traité comme il convenait. C'était, lui aussi, un ancien cafetier, car les Dieux semblaient se divertir à mettre le cristallin Shelley en rapport avec les membres de cette corporation. «Monsieur, écrivit-il au père de son amie, j'ai eu quelque peine à réprimer une surprise indignée en lisant que _vous_ refusez mon invitation à _votre fille._ De quel droit? Qui vous a fait son maître?... Ni les lois de la nature, ni celles de l'Angleterre n'ont mis les enfants au rang de propriété privée... Adieu! la prochaine fois que j'entendrai parler de vous, j'espère que le temps aura rendu vos sentiments plus libéraux.»

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Puisqu'il fallait quitter le Pays de Galles, Godwin indiqua un joli cottage qu'un de ses amis voulait louer. Tout conseil de lui inspirait le respect; Shelley et Harriet firent le voyage et furent très désappointés. La maison était banale, à peine achevée et trop petite pour eux. Mais en revenant de cette inutile expédition, ils découvrirent un village féerique; trente cottages aux toits de chaume, vêtus de roses et de myrtes grimpants. formaient le délicieux hameau de Lynmouth. Par miracle, une des maisons était à louer, et la mieux située, au-dessus d'une gorge boisée. Des fenêtres, on découvrait la mer à trois cents pieds au-dessous. Ils décidèrent à l'instant de s'y installer pour toujours.

Le «vénérable ami», informé, écrivit une lettre pincée. Il dit, assez durement, que les goûts de Shelley étaient trop luxueux, et qu'une petite maison, si modeste fût-elle, devait suffire à qui se disait son disciple. Si Mr Timothy avait écrit cette lettre, les épithètes les plus sévères lui eussent encore été appliquées. Mais il est naturel de supporter d'un étranger ce qu'on ne saurait accepter d'un père. Shelley pensa, non à blâmer, mais à se justifier. S'il avait dit que la maison recommandée par son maître était insuffisante, ce n'était pas par souci du luxe ni même du confort. Mais le nombre de chambres était trop petit et il lui semblait contraire à certaines idées de délicatesse que deux personnes de sexe opposé, non unies par certains liens, dormissent dans la même chambre. Il savait que, dans une société régénérée, ce sentiment disparaîtrait, mais dans l'état de choses présent, la promiscuité lui paraissait imprudente. Il n'exposa cette doctrine (qu'il craignait un peu réactionnaire) qu'avec de grandes précautions. Le maître daigna oublier.

L'adorable maison de Lynmouth fut bientôt le décor d'un grand événement: l'arrivée de Miss Hitchener. Shelley se promettait qu'elle apporterait dans sa vie un élément de collaboration intellectuelle qu'il n'y trouvait pas tout à fait. Harriet d'ailleurs n'y perdrait rien, car sa sœur spirituelle aiderait à la former; toutes deux, pensait-il, avaient l'âme assez haute pour accepter ces rôles.

Les gens de Lynmouth le virent avec surprise faire avec cette maigre inconnue de longues et romantiques promenades. Ce fut avec elle qu'il discuta désormais les plans qu'il formait pour répandre ses idées. La propagande de la vertu devenait difficile. Un imprimeur de Londres venait d'être condamné au pilori. Le sort de Galilée n'effrayait pas Shelley pour lui-même; mais il ne voulait pas mettre en danger un innocent imprimeur.