Il emmena dans son bureau le jeune couple de disciples et Shelley regarda longuement, avec une attention émue, le portrait de la charmante Mary Wollstonecraft. Puis tout le monde s'assit, et Godwin et Percy parlèrent des rapports de la matière et de l'esprit, de la situation du clergé, de la littérature allemande. Les femmes écoutaient avec admiration. Harriet trouva que Godwin ressemblait à Socrate dont il avait le crâne bossué, et que Percy près de lui rappelait les beaux disciples grecs dont le respect se nuance d'impatiente ardeur.
* * *
Une grande intimité s'établit aussitôt entre les Shelley et les Godwin. Souvent Godwin passait à l'hôtel et entraînait Shelley en promenade, ou bien Mrs Godwin invitait à dîner Percy et Harriet, même Eliza et Miss Hitchener, mais cette dernière avec répugnance. Ou bien encore Harriet elle-même se risquait à commander un dîner.
Le soir du 5 novembre, jour où dans toute l'Angleterre, en souvenir de la Conspiration des Poudres, éclatent les pétards, le ménage Shelley dînait chez les Godwin. Après le dîner, le petit William Godwin, qui avait neuf ans, annonça qu'il allait chez son voisin le jeune Newton tirer des pièces d'artifice. Shelley, à ce moment, discutait quelque grave question avec son vénéré ami. Los mots d'artifice, de poudre, réveillèrent aussitôt l'alchimiste de Field Place. Il hésita une seconde à quitter Godwin et ses discours, mais l'image d'étincelles brillantes éclairant de leurs zigzags enflammés les vieilles rues de Londres l'emporta. Il dit au petit William: «je vais avec vous», et se leva.
Après le feu d'artifice, le jeune Newton, enchanté de ce grand ami qui jouait comme un enfant et savait de merveilleuses histoires, l'emmena chez ses parents. Shelley se laissa faire et ne le regretta pas. Il trouva Mr et Mrs Newton délicieux. Tout de suite une conversation libre, savante, agréable s'engagea. Mr Newton était fait pour plaire à Shelley; c'était un homme à théories et qui les appliquait. Son idée favorite était que les êtres humains, en quittant les régions chaudes où ils ont vécu d'abord et en remontant vers le Nord, ont adopté des habitudes de vie anti-naturelle, d'où procèdent tous leurs maux. L'une de ces mauvaises habitudes était de se vêtir, et Mr Newton obligeait ses enfants à être toujours nus dans sa maison. Une autre était de manger de la viande, et toute la famille était végétarienne. Rien ne pouvait plus enthousiasmer Shelley et Mr Newton lui fournit des arguments nouveaux.
—L'homme ne ressemble à aucun carnivore; il n'a pas de griffes pour retenir une proie; ses dents sont faites pour manger des légumes et des fruits. Il est malade dès qu'il touche à cette nourriture carnée qui est empoisonnée pour lui. C'est ce que signifie l'histoire de Prométhée qui est évidemment un mythe végétarien. Prométhée, c'est-à-dire l'humanité, invente le feu et la cuisine; aussitôt un vautour lui ronge le foie. Ce vautour est l'hépatite; cela est clair.
D'ailleurs depuis que la famille Newton observait ce régime, elle n'avait jamais eu besoin de drogues ni de médecin; les enfants étaient les plus sains qu'on pût voir et Shelley, qui eut l'occasion de rencontrer souvent les petites filles nues, les trouva des modèles parfaits pour un sculpteur.
Il devint grand habitué de cette maison. Dès qu'on entendait sa voix, cinq enfants bondissaient dans les escaliers à sa rencontre et le traînaient jusqu'à la nursery. Il n'avait pas moins de succès auprès de leur mère et de sa sœur, Mme de Boinville.
Chez les Godwin, Fanny et Jane passaient des soirées entières à l'écouter avec ravissement. Elles admiraient sa beauté, et la force de ses raisonnements leur paraissait inattaquable. Même dans une famille républicaine, ce jeune aristocrate, héritier d'une immense fortune et si dédaigneux de l'argent, conservait un prestige romanesque. Pour lui, entre ces deux jeunes filles, Fanny douce et timide, Jane passionnée et véhémente, il lui semblait retrouver les belles soirées, le délicieux mélange de sensualité et d'enthousiasme du temps où une troupe admirative de sœurs et de cousines l'entourait.
Harriet plaisait moins. Fanny et Jane remarquèrent vite qu'elle pensait peu par elle-même, qu'elle se bornait à répéter les phrases favorites de son mari et que sa syntaxe était défectueuse.