Elle vit tout de suite qu'elle l'intéressait. Bien qu'il ne se plaignît jamais, elle le sentait triste. Un soir, comme ils étaient seuls dans la chambre où se trouvait le portrait de Mary Wollstonecraft, elle lui parla de ses propres chagrins. Elle adorait son père, mais haïssait Mrs Godwin. À cause d'elle la maison de Skinner Street lui était devenue odieuse. Le seul lieu au monde où elle se sentit un peu protégée était la tombe de sa mère. C'était là que tous les jours elle allait lire et méditer. Shelley, très ému, lui demanda la permission de l'y accompagner.

Ainsi après cinq ans il se retrouvait assis dans un cimetière à côté d'une vierge sérieuse et passionnée. Une fois de plus le Divin se faisait femme. Mais hélas! Shelley n'était plus libre. Il se sentait attiré vers elle par une force toute-puissante. Il désirait prendre cette main, cette bouche à l'arc fin et parfait; il pensait qu'elle le désirait comme lui, et leurs yeux devaient se détourner. Que pouvait-il offrir? Il était marié. Sans doute le mariage n'est qu'une convention et, n'aimant plus, il était affranchi. Il n'avait jamais promis à Harriet autre chose; d'ailleurs il la croyait la maîtresse du major Ryan et n'avait pas de scrupules envers elle. Mais son mariage étant légalement indissoluble, que pouvait-il donner à Mary? Pouvait-il accepter pour elle cette existence de réprouvée qu'il n'avait pas osé imposer jadis à sa première amante?

Pourtant un amour partagé, fût-il sans espoir, valait mieux encore que le doute et la solitude morale. Il décida de dire à Mary la vérité sur son ménage. L'amour conjugal même mourant se défend longtemps contre les coups du monde par une cuirasse de silence, mais un moment vient où l'homme trouve une joie douloureuse à exposer ses blessures. Shelley décrivit Harriet comme il la voyait maintenant et par une involontaire transposition donna à sa déception des motifs d'ordre spirituel. Il avait besoin d'une compagne qui sentît la poésie et comprît la philosophie; Harriet ne pouvait faire ni l'un ni l'autre. Il trouvait un amer plaisir à déprécier ce qu'il avait perdu.

Il donna à Mary un exemplaire de Queen Mab. Le volume était dédié à Harriet «inspiratrice de ces chants». En-dessous de la dédicace imprimée, il écrivit: «Le comte Slobendorf était sur le point d'épouser une femme qui, attirée par sa seule fortune, prouva son égoïsme en l'abandonnant en prison.» Mary, rentrée dans sa chambre, ajouta: «Ce livre est sacré pour moi; aucune autre créature que moi ne l'ouvrira, afin que j'y puisse écrire ce qui me plaira. Mais qu'y écrirai-je? Que j'aime l'auteur au-delà de toute expression et que tout me sépare de lui, mon plus cher et mon seul amour. Par cet amour que nous nous sommes promis, je rie puis être à vous, je ne puis être à un autre, mais je suis à toi, exclusivement à toi...

Par le baiser muet, le regard invisible,
Le sourire aux autres caché...

Je me suis vouée à toi et le don est sacré...»

Ces regards que nul autre ne voit, ces sourires que nul ne comprend, Godwin les avait cependant vus et compris. L'intrigue de sa fille avec un homme marié lui parut inquiétante. Il lui montra le danger et la pria de cesser de voir Shelley. Il écrivit à Shelley dans le même sens, lui conseilla de se réconcilier avec sa femme et lui demanda de ne pas venir à Skinner Street jusqu'à ce que les passions se fussent apaisées.

Cette interdiction, pourtant bienveillante, déclencha des événements qui sans elle se seraient peut-être fait attendre plus longtemps. Shelley, passionnément épris de Mary et privé d'elle, décida d'en finir. Il n'avait aucun remords à l'égard de Harriet que malgré les affirmations de Peacock et de Hogg, témoins impartiaux, il persistait à croire coupable: «Un seul sujet l'intéresse, pensait-il: l'argent... j'assurerai son sort à ce point de vue et elle sera très heureuse de retrouver sa liberté.» Il la convoqua à Londrès pour l'informer de ses intentions. Elle vint; elle était enceinte de quatre mois et fort souffrante. Quand son mari lui annonça, avec calme et bonté, qu'il avait décidé de continuer sa vie sans elle et de fuir avec une autre, mais que d'ailleurs il restait le plus bienveillant de ses amis, elle tomba gravement malade.

Shelley la soigna avec un dévouement qui la rendit plus malheureuse encore; dès qu'elle alla mieux, il reprit l'inflexible cours de ses raisonnements: «L'union des sexes est sacrée aussi longtemps qu'elle contribue au bonheur des conjoints et elle est naturellement dissoute dès que les maux l'emportent sur les bienfaits. La constance n'a rien de vertueux en elle-même; elle participe même du vice dans la mesure où elle tolère des défauts souvent considérables dans l'objet de son choix...»

Quand il tendait ainsi autour d'elle ses réseaux transparents et infranchissables, Harriet se sentait perdue. Comme jadis, quand elle avait voulu défendre contre lui ses croyances religieuses, elle se voyait aussitôt débordée de tous côtés. Elle savait qu'une réponse eût été possible, que cette immense douleur, cette angoisse, ce mélange d'amour et d'horreur, tout cela cherchait une expression et aurait pu la trouver si elle avait eu l'esprit plus clair; mais elle ne découvrait pas ce qu'il aurait fallu dire. Elle rêvait qu'elle se débattait au milieu d'invisibles murailles.