Dans les rues de Calais, la gaie agitation du port, le langage étranger, les costumes pittoresques des pêcheurs et des femmes secouèrent la torpeur de Mary. Ils passèrent la journée à l'auberge, car il fallait attendre les bagages que devait apporter la malle de Douvres; celle-ci amena, avec eux, Mrs Godwin et ses lunettes vertes. La grosse dame espérait au moins persuader Jane de rentrer à Skinner Street, mais l'éloquence de Shelley l'emporta et Mrs Godwin repartit seule. À six heures du soir, les voyageurs quittèrent Calais pour Boulogne dans un cabriolet à trois chevaux.

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Leur plan était de gagner la Suisse, mais dès Paris leur bourse fut vide. Ils avaient une lettre pour un homme d'affaires français, Tavernier, qui devait leur procurer de l'argent. Ils l'invitèrent à venir prendre le breakfast à l'hôtel, et le jugèrent un parfait idiot, car il semblait avoir quelque peine à comprendre l'absolue nécessité de ce voyage de deux fillettes avec un grand jeune homme exalté.

Shelley dut mettre en gage sa montré et sa chaîne; il en obtint huit napoléons. C'était de quoi manger pendant quinze jours, et, l'esprit tranquille, ils commencèrent à explorer les boulevards, le Louvre, Notre-Dame. Bientôt ils préférèrent rester à l'hôtel et relire ensemble les œuvres de Mary Wollstonecraft et les poèmes de Byron.

Au bout d'une semaine, Tavernier, brave homme au fond, accepta de leur prêter douze cents francs. C'était trop peu pour faire le voyage et diligence, mais ils se décidèrent de partir à pied, et d'acheter un âne pour Mary. Shelley alla à la foire aux bestiaux et revint à l'hôtel avec un minuscule baudet; le lendemain matin, un fiacre le conduisit, avec sa femme et sa belle-sœur, à la barrière de Charenton, l'âne trottant derrière là voiture.

En 1814, les routes de France étaient peu sûres. Les armées venaient d'être dispersées; des bandes de soldats maraudeurs détroussaient les voyageurs. Les travailleurs des champs regardaient avec surprise cette caravane de deux jolies filles en robes de soie noire, d'un adolescent aux cheveux bouclés et d'un âne petit jusqu'au ridicule.

Au bout de quelques kilomètres, l'âne se montra si fatigué que, pour terminer l'étape, Shelley et Jane durent le porter. Dans le village où ils couchèrent, ils le vendirent à un paysan et achetèrent une mule pour le remplacer.

Toute cette contrée était désolée par la guerre, les villages à demi détruits, les maisons souvent sans toit, les poutres noircies par le feu; quand on demandait du lait à un fermier, il maudissait les Cosaques qui avaient emmené ses vaches.

Dans les misérables auberges, les lits étaient si sales que Mary et Jane n'osaient se coucher; d'énormes rats les frôlaient dans l'obscurité. Ils prirent l'habitude de passer la nuit assis dans les cuisines des fermes. Le grand fourneau allumé alourdissait l'atmosphère; des pleurs d'enfant, des craquements de vieux bois se mêlaient aux vagues rêveries du demi-sommeil; Mary se demandait anxieusement si son père ne souffrait pas trop de sa fuite; Shelley se préoccupait du sort de Harriet.

De Troyes, il écrivit une longue lettre pour lui demander de venir les rejoindre en Suisse. Elle habiterait près d'eux et là au moins serait certaine de trouver un ami sans égoïsme. Il lui donnait, avec beaucoup de naturel, des nouvelles de la santé de Mary; cette franchise lui paraissait toute simple et il ne doutait pas de la prochaine arrivée de sa femme. Peut-être le «monde» jugerait-il immorale cette vie commune, mais qu'importait l'opinion du monde? Ne valait-il pas mieux obéir à la pitié, à la tendresse qu'à des préjugés sans base rationnelle? Harriet ne répondit pas.