Les Shelley, fatigués de l'hôtel, louèrent à Coligny un cottage au bord du lac; Byron s'installa un peu plus haut à la villa Diodati. Un vignoble séparait les deux maisons. Là, un matin, des vignerons virent Claire sortir de la villa Byron et rentrer en courant chez les Shelley. Elle perdit son soulier et, honteuse d'être vue, ne s'arrêta pas pour le ramasser; les bons vignerons suisses, goguenards, portèrent à la mairie du village la pantoufle de la demoiselle anglaise.

Ses amours n'étaient pas heureuses. Elle était enceinte et Byron, fatigué d'elle, lui faisait durement comprendre sa lassitude. Il avait peut-être un moment admiré sa voix, son esprit, mais elle l'avait vite ennuyé. Il ne se reconnaissait aucun devoir envers cette fille qui s'était offerte à lui avec tant de persistance: «Enlevée?... Qui fut enlevé en cette histoire sinon le pauvre cher moi-même?... On m'accuse d'être dur envers les femmes; j'ai été toute ma vie leur martyr... Depuis la Guerre de Troie, personne n'a été aussi enlevé que moi.»

Shelley alla discuter avec lui l'avenir de Claire et de son enfant. Pour Claire, le noble Lord s'en désintéressait tout à fait, désirant seulement en être débarrassé le plus vivement possible et ne jamais la revoir. C'était une thèse que Shelley ne pouvait combattre. Mais il défendit les droits de l'enfant à naître.

Byron eut d'abord l'étrange idée de le confier à sa sœur Augusta à laquelle le sentiment public l'unissait scandaleusement. Claire ayant refusé, il promit alors de s'en occuper à partir de l'âge d'un an, à la condition d'en être le seul maître.

Il devenait difficile pour les Shelley de rester auprès de lui. Non que les deux hommes fussent en mauvais termes, Shelley avait trouvé ces négociations pénibles, mais naturelles. Mais Claire souffrait, et Mary était bien souvent indignée par l'attitude de Byron et par ses cyniques propos. Quand il disait que les femmes n'ont aucun droit à manger à table avec les hommes, que leur place est au sérail ou au gynécée, sous bonne garde, la fille de Mary Wollstonecraft frémissait. D'ailleurs, une fois de plus, elle éprouvait le nostalgique désir des paysages anglais. Une maison au bord d'une rivière anglaise apparaissait à distance comme un refuge délicieux. Shelley écrivit à ses amis Peacock et Hogg d'en louer une pour lui, et le voyage de retour commença.

* * *

Après leur départ, Byron écrivit à sa sœur Augusta: «Ne me grondez pas, que pouvais-je faire? Une fille imprudente, en dépit de tout ce que j'ai pu faire ou dire, a voulu me suivre, ou plutôt me précéder, car je l'ai trouvée ici et j'ai eu tout le mal du monde à la persuader de s'en aller. Enfin elle est partie.

«Maintenant, très chérie, je te dis en toute vérité que je ne pouvais empêcher cela, que j'ai fait tout ce que j'ai pu et que j'ai réussi à y mettre fin. Je ne l'aime pas et n'ai pas d'ailleurs d'amour disponible pour qui que ce soit; mais je ne pouvais pourtant pas jouer le stoïque avec une femme qui avait abattu huit cent milles pour me déphilosopher... Et maintenant vous en savez là-dessus autant que moi, et l'histoire est bien finie.»

Shelley resta en correspondance avec Byron et n'abandonna pas le «salut» de son ami. Il lui écrivait sur un ton où la déférence pour le grand poète se mêlait à une imperceptible hauteur à l'égard de l'homme sans caractère. Au souci, si vif chez Byron, de sa réputation, de son succès, des bavardages, de Londres, il opposait la vraie gloire.

«N'est-ce rien que de créer de la grandeur, de la bonté destinées peut-être à d'infinies expansions? N'est-ce rien que de devenir une source d'où la pensée des autres hommes tirera sa force et beauté?... Que serait la race humaine si Homère, si Shakespeare n'avaient pas écrit?... Non que je vous conseille d'aspirer à la gloire. Le mobile de votre travail devrait être plus sûr, et plus simple. Vous ne devriez désirer rien de plus que d'exprimer vos propres pensées, de vous adresser à la sympathie de ceux qui peuvent penser comme vous. La gloire suit ceux qu'elle est indigne de guider.»