Mrs Hoppner, petite femme douce aux yeux intelligents, avait raconté cette histoire avec l'air de tristesse et de gourmandise des honnêtes femmes qui parlent du vice. Son mari, avec mille précautions, ajouté que ce n'était pas tout. On racontait dans le peuple vénitien que le seigneur anglais avait quelque part dans la ville une maison mystérieuse où une Muse ne lui suffisant pas, il réunissait les Neuf sœurs. Toute une légende s'était formée; les Anglais; de passage parlaient de Néron et d'Héliogabale. Le peuple admirait et sous le masque du carnaval, les femmes s'accrochaient à Byron. Ces récits n'étaient pas rassurants pour Claire. Elle demanda ce qu'elle devait faire; le consul lui conseilla surtout de ne laisser savoir à aucun prix qu'elle était à Venise, car Byron exprimait souvent son extrême crainte de la voir arriver.
À trois heures, Shelley alla rendre visite au Palais Mocenigo à Byron qui lui fit grand accueil, Shelley étant peut-être le seul homme au monde avec lequel il consentît à parler sérieusement et d'égal à égal. Même lorsque lui furent expliqués le but du voyage et le désir de Claire de revoir l'enfant, il resta calme et raisonnable. Il dit qu'il comprenait très bien les soucis de Claire; qu'il ne pouvait lui envoyer Allegra parce que les Vénitiens, qui l'accusaient déjà d'être capricieux, diraient qu'il s'était fatigué de l'enfant; mais qu'il allait réfléchir, et trouverait un moyen de tout concilier. Puis il proposa une promenade à cheval au Lido.
À travers la lagune, la gondole les y conduisit. Les chevaux attendaient sur la longue plage à demi-submergée, semée de chardons et d'algues. Shelley aima ces sables déserts, ce galop presque au milieu des flots. Seule l'idée que Claire anxieuse l'attendait chez les Hoppner gâta un peu son plaisir.
Byron parla de la sotte attitude des Anglais à son égard. Ceux qui venaient à Venise le poursuivaient de leur curiosité et payaient ses domestiques pour voir sa chambre à coucher. Puis il en vint aux malheurs de Shelley avec de grandes protestations d'amitié. «Si j'avais été en Angleterre, j'aurais remué ciel et terre pour vous faire rendre vos enfants.» Cela l'amena à traiter de la méchanceté humaine qu'il jugeait infinie: «Les hommes se haïssent les uns les autres... Espérer ou souhaiter autre chose, c'est la marque d'un esprit visionnaire.
—Pourquoi? dit Shelley. Vous semblez admettre que l'homme subit ses instincts sans pouvoir les diriger... Ma foi est tout autre; je crois que notre volonté peut créer notre vertu... Que la méchanceté soit naturelle, cela ne prouve pas qu'elle soit invincible.
Byron montra la cité praticienne que le soleil couchant peignait de pourpre sombre et d'or en fusion: «Remontons en gondole, dit-il, je vais vous faire voir quelque chose.» Après qu'ils eurent glissé quelques minutes sur la lagune, il reprit: «Regardez vers l'ouest et écoutez. N'entendez-vous pas le son d'une cloche?»
Shelley vit alors, sur une île assez petite, un bâtiment de briques, sans forme, presque sans fenêtres, que dominait une tour ouverte dans laquelle une cloche noire se balançait sur le ciel vermillon. On eût dit qu'au bruit des rames se mêlaient des cris d'appels lointains étouffés.
—Ceci, dit Byron, est la Maison des Fous. Tous les soirs, en traversant l'eau à cette heure, j'entends la cloche appeler les fous à la prière.
—Sans doute pour remercier le Créateur de ses bontés envers eux?
—Toujours le même, Shelley! dit Byron sauvagement. Infidèle et blasphémateur!... Et vous ne nagez pas? Gare à la Providence!... Mais vous parliez de vaincre nos instincts?... Ne vous semble-t-il pas plutôt que ce spectacle est l'image de notre vie? La conscience est une cloche qui nous appelle à la vertu... Comme ces fous, nous obéissons, sans savoir pourquoi. Puis le soleil se couche, la cloche s'arrête, et c'est la mort.