Edward Williams était, comme Medwin, un ancien officier de dragons. Il avait dû donner sa démission à cause, disait-il, de sa mauvaise santé. C'était un garçon franc, très simple, sans prétentions, et s'intéressant à tout. Il plut beaucoup aux Shelley, et sa femme leur parut délicieuse, très jolie, de manières raffinées, excellente musicienne. Tout de suite ce fut entre les deux ménages une profonde sympathie, et les Shelley connurent enfin cette douce vie de visites spontanées, d'éloges délicats, de confiance qui fait le charme des vraies amitiés.
Dès qu'un groupe existe, les isolés s'y agrègent. Il leur vint un Irlandais, le comte Taaffe; un Grec, le Prince Mavrocordato, et un extraordinaire prêtre italien au diabolique et pénétrant visage d'inquisiteur de Venise, le Révérend Professeur Pacchiani, dit le Diable de Pise, abbé sans religion et professeur sans chaire, grand amateur de femmes et de tableaux, antiquaire, procureur, connaisseur et entremetteur universel. C'était l'homme qui trouve toujours un Palazzo à louer et touche sa commission du locataire et du propriétaire, recommande un professeur d'italien et partage avec lui le prix des leçons et glisse mystérieusement à l'Anglais de passage le nom d'un Marchese désireux de vendre un Andrea del Sarto.
Familier d'une maison le jour même où il y pénétrait, Pacchiani appelait Mary et son amie Jane, «le belle Inglese» et les amusait en leur racontant l'histoire intime des grandes familles de Pise dont il était l'ami et le confesseur.
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Un des récits de l'abbé émut vivement Shelley. Le comte Viviani, l'un des hommes les plus importants de la ville, venait de se remarier avec une femme beaucoup plus jeune que lui; il avait eu de sa première femme deux filles charmantes, et la nouvelle comtesse, jalouse de la beauté de ces jeunes filles, avait obtenu de son mari qu'il les enfermât dans deux couvents de Pise jusqu'à ce que quelqu'un consentît à les épouser sans dot. Le professeur, qui avait connu les «contessine» depuis leur enfance, parlait avec enthousiasme de leur beauté et de leur esprit. L'aînée surtout, Emilia, était une sorte de génie.
«Poverina! disait Pacchiani. Elle est là comme un oiseau en cage. Elle voit ses jeunes années passer sans but, elle qui était faite pour l'amour. Hier, elle arrosait quelques fleurs dans sa cellule: «Oui, leur disait-elle, vous êtes nées pour végéter, mais nous, êtres pensants, nous sommes faits pour agir et non pour nous flétrir sur place...» Ce couvent de Sainte-Anne est un affreux endroit; en ce moment-ci les pensionnaires y grelottent de froid et n'ont pour se chauffer que quelques cendres sur un récipient de terre. Vous auriez pitié d'elles.»
Ce récit réveilla en Shelley tous ses sentiments de chevalier errant, endormis depuis quelques années dans la paix de la vie conjugale. Il posa mille questions, et montra tant d'indignation contre le vieux comte, tant d'intérêt pour la belle victime que Pacchiani, qui ne pouvait résister au délicieux plaisir de s'entremettre, suprême sensualité des vieillards, proposa de l'emmener au couvent de Sainte-Anne.
C'était en effet une misérable maison; les visiteurs traversèrent un portail en ruines; l'abbé alla chercher Emilia, et bientôt Méphistophélès revint avec Marguerite. Il n'avait pas exagéré la beauté de la jeune fille; ses cheveux noirs étaient noués simplement comme ceux d'une muse grecque: son profil sans défaut semblait l'œuvre d'un parfait sculpteur; la pâleur du teint faisait ressortir l'éclat des yeux qui possédaient cette expression à demi-endormie et profondément voluptueuse, où certaines Italiennes surpassent les Orientales.
Dès qu'elle entra dans le triste parloir, Shelley sentit qu'il l'aimait. Amour qui n'était pas un désir charnel, mais un besoin de se sacrifier, d'admirer, de se sacrifier pour ce qu'on admire. Il conservait toujours à l'arrière-plan de sa sensibilité cette image de parfaite beauté physique unie à la beauté morale, ce mythe d'une femme charmante et opprimée dont il serait le chevalier, Andromède de ce Persée, princesse de ce saint Georges, mythe qui était au fond de tous les sentiments amoureux qu'il avait éprouvés, qui lui avait fait enlever Harriet pour la soustraire à son père, aimer Mary parce qu'elle était malheureuse, mélange aux proportions, inconnues de lui-même, de sensualité et de pitié, sentiment peut-être trouble à l'origine, mais qu'il avait su purifier, et qui exaltait au plus haut point sa puissance de création poétique.
Il avait cru longtemps trouver en Mary cette amante mystique et elle en était sans doute aussi peu différente qu'une femme peut l'être d'une déesse. Pour la première fois peut-être, le personnage réel que la brume shelleyenne dévoilait en se dissipant, coïncidait presque avec son image idéale. Pourtant, la vie en commun lui avait fait découvrir en elle des traits qui ne pouvaient guère appartenir à la divine vision. Mary mère de famille, ménagère, était plus sèche, plus pratique que la jeune fille héroïque et tendre de Skinner Street. Ce que Shelley avait appelé sa netteté d'esprit n'était pas loin d'être de la froideur; sa jalousie allait parfois jusqu'à une véritable mesquinerie. Surtout il la connaissait trop bien pour pouvoir encore attacher ses rêveries à une image devenue si précise.