—Oui, dit Williams, mais Byron est l'esclave de son humeur, et de toute femme un peu décidée. Shelley, dans sa coquille de noix, se met en travers du torrent de l'Arno et refuse d'être emporté. Il ne l'est pas. Ses idées sont fermes; il a une doctrine. Byron est incapable d'en conserver une deux heures de suite. Il le sait bien et n'est pas près de se le pardonner. Ce qui s'entend au ton triomphal sur lequel il parle des malheurs de Shelley.

—Byron, dit Jane, est un enfant gâté... Aucun des deux ne connaît les hommes; Shelley les aime trop, Byron pas assez.

—Ce qui est terrible en Shelley, dit Trelawny, c'est qu'il n'a à aucun degré l'instinct de la conservation... L'autre jour, comme je plongeais devant lui dans l'Arno, il me dit qu'il regrettait de ne pas savoir nager... «Essayez, lui dis-je... Mettez-vous sur le dos; vous flotterez.» Il s'est déshabillé et a sauté sans aucune hésitation. Mais il est allé tout droit au fond et il est resté là sans faire un mouvement, comme une anguille dans la vase... Si je ne l'avais repêché, il y serait mort...»

Jane soupira; elle n'ignorait pas que l'idée du suicide hantait Shelley. Il racontait souvent que presque tous ceux qu'il avait aimés étaient morts de cette façon.

—Pourtant, il ne paraît pas malheureux.

—Non, parce qu'il vit dans ses rêves, mais dans la vie réelle croyez-vous qu'il ne souffre pas de son impuissance à faire régner ses idées, de ses œuvres sans public, de son ménage imparfait? La mort doit lui apparaître comme un réveil après un cauchemar.

—Il croit à une existence future, dit Trelawny. Ceux qui le décrivent comme un athée le connaissent mal. Il m'a dit souvent que la philosophie française du siècle dernier lui apparaît maintenant comme tout à fait fausse et pernicieuse. En lui Platon et Dante ont vaincu Diderot. Et pourtant il ne regrette pas son attitude envers les doctrines établies... Je lui ai demandé: «Pourquoi vous dites-vous athée? Cela vous empêche de faire figure dans le monde.» Il m'a répondu: «C'est un Diable peint pour effrayer les imbéciles.»

Ainsi discourait le chœur, unanime, et peut-être ne voyait-il pas que son adoration pour Shelley était faîte pour une bonne part de l'échec temporel de celui-ci. L'homme aime plus volontiers ce qu'il peut plaindre que ce qu'il doit envier. Il trouve dans le spectacle d'un échec immérité d'agréables arguments pour expliquer sa propre malchance. Et le mélange de l'admiration et de la piété est une des plus sûres recettes de l'affection. Il eût fallu sans doute bien de la modestie à Williams et à Trelawny pour aimer le brillant Byron comme ils aimaient le pauvre Shelley.

Tandis que les disciples parlaient du maître absent, il travaillait dans la forêt de pins qui borde les faubourgs de Pise. Là, le vent de la mer ayant renversé un grand arbre au-dessus d'un étang ce tronc suspendu au-dessus de la rive formait un abri naturel sous lequel Shelley, comme un oiseau sauvage, se nichait. L'approche de son antre était montrée de loin par les feuilles éparses sur le sol et couvertes de strophes inachevées.

Quand il oubliait dans sa rêverie l'heure du dîner et sa propre existence. Mary allait à sa recherche; Trelawny l'accompagnait: il s'était constitué le chevalier servant de cette femme abandonnée et lui faisait une cour de pirate qui divertissait l'honnête femme. Fatiguée, elle s'asseyait à l'entrée du bois et Trelawny partait à la chasse au poète. Un jour, il le trouva si absorbé par une vision lointaine qu'il n'osa pas l'en éveiller avant d'avoir attiré son attention en faisant craquer les aiguilles sèches des pins. Il ramassa un Eschyle, un Shakespeare, puis un papier griffonné: À Jane, avec me guitare, mais il ne put déchiffrer que les deux premières lignes: