Byron, après avoir promis à Shelley d'amener Allegra à Pise, était arrivé sans elle et Claire, qui était venue de Florence rôder autour de la ville dans l'espoir d'apercevoir sa fille, devint bien inquiète quand elle sut que celle-ci avait été laissée à ce couvent de Bagna-Cavallo dont ses amis italiens lui faisaient une peinture sinistre. La maison était construite au milieu des marais de la Romagne, dans le climat le plus malsain; l'hygiène y était ignorée, la nourriture détestable, le chauffage inconnu. Claire ne pouvait plus voir un feu sans penser que sa pauvre chérie n'en avait pas.

La douleur maternelle amena cette petite femme orgueilleuse à un renoncement presque sublime. Elle écrivit à Byron qu'elle accepterait de ne jamais revoir Allegra de sa vie, s'il consentait à la faire élever dans une bonne école anglaise. «Je ne puis résister plus longtemps, disait-elle, à un sentiment intérieur, inexplicable, angoissant, qui me dit que je ne la verrai plus.»

Byron ne répondit pas. Quelques amis conseillèrent à Claire d'enlever sa fille, mais Shelley lui demanda d'avoir de la patience. Tout en partageant ses sentiments sur la cruauté de Byron, il désapprouvait toute folle véhémence: «Lord Byron est inflexible et vous êtes en son pouvoir. Souvenez-vous, Claire, que vous avez jadis repoussé mes conseils avec un mépris immérité et qu'aujourd'hui vous le regrettez inutilement. Ceci est le second de mes livres sibyllins. Si vous attendez le troisième, il coûtera peut-être plus cher encore.»

Il fit une démarche auprès de Byron, mais celui-ci, dès qu'il entendit le nom de Claire, eut un mouvement d'impatience: «Oh! dit-il, les femmes ne peuvent vivre sans faire de scènes.» Shelley lui fit part de ce que Claire avait appris au sujet de l'hygiène du couvent: «Qu'en sais-je? dit Byron. Je n'y ai jamais été.» Puis, quand les angoisses de Claire, ses appréhensions lui furent décrites, un sourire de diabolique satisfaction passa sur son visage.

—J'ai dû me contenir pour ne pas le frapper, dit Shelley, en sortant, à un vieil ami anglais. J'étais furieux et j'avais tort. Il ne peut pas plus s'empêcher d'être ce qu'il est que cette porte d'être une porte.

—Votre fatalisme est tout à fait absurde, dit le vieux gentleman. Si je fouettais cette porte, elle resterait porte, mais si Lord Byron était bien fouetté, il deviendrait aussi humain qu'il est inhumain. C'est la faiblesse de ses amis qui fait de lui ce tyran insolent.

En apprenant l'insuccès de cette démarche, Claire parut si désespérée que Shelley et même Mary jugèrent impossibles de la laisser à Florence chez des étrangers. Ils avaient l'intention d'aller passer les mois d'été au bord de la mer avec les Williams; ils l'invitèrent à venir avec eux.

Shelley se promettait un grand plaisir de cette villégiature; Williams et lui avaient obtenu de Trelawny qu'il leur fit construire un bateau à Gênes par un de ses amis, le capitaine Roberts. D'avance ils l'avaient baptisé le Don Juan, en l'honneur de Byron. Celui-ci avait à son tour commandé un yacht plus grand: le Bolivar. Shelley et Williams se voyaient déjà maîtres de la Méditerranée. Leurs femmes étaient moins enthousiastes. Pendant que leurs maris dessinaient sur le sable des cartes marines, elles se promenaient ensemble, philosophaient et cueillaient des violettes le long des chemins.

—Je déteste ce bateau, disait Mary.

—Oh! moi aussi, répondait Jane, mais ce que vous diriez ne servirait à rien et gâterait leur plaisir.