PORT DE RIO.
L'Empereur porta sa pensée sur Rio-Marine; il m'écrivit directement pour savoir «s'il ne serait pas possible de parer aux dangers de la rade riaise en faisant faire un port par une compagnie qui ensuite prélèverait un droit sur tous les bâtiments qui viendraient y mouiller». (J'appelle lettres directes de l'Empereur celles que l'Empereur dictait à son secrétaire intime et dans lesquelles le secrétaire intime parlait au nom de l'Empereur.)
Il n'y avait pas à Rio-Marine, ni de loin ni de près, possibilité de trouver un seul actionnaire, et à Rio-Montagne encore moins: Rio-Montagne est sans fortune, celui qui a quelques écus d'économie les emploie de suite à l'achat d'une pièce de terre. Les Riais de Rio-Marine n'ont jamais un denier de disponible; tout ce qu'ils gagnent est employé à faire construire des bâtiments de cabotage, ce qui les met souvent dans la nécessité de recourir à des emprunts onéreux. Je représentai cela à l'Empereur, je lui rappelai ce qui s'était déjà passé à l'égard de ce port. L'Empereur me répéta tout ce que le grand chancelier de la Légion d'honneur lui avait dit à cet égard. Voici:
Le vent du nord-est est le vent traversier de la rade de Rio-Marine. Dès que ce vent souffle un peu fort, les bâtiments en rade sont obligés de lever l'ancre et d'aller se réfugier à Longone, ce qui leur occasionne une perte d'argent et une perte de temps. Quelquefois même cette nécessité d'abri donne des soucis. Il y a bien, à un mille au sud de la rade, une calanque appelée Porticcioli qui peut recevoir trois bâtiments et dont on profite dans les cas d'urgence, seulement dans la belle saison. Cette calanque n'offre d'ailleurs des garanties de sûreté que lorsqu'on s'y est orienté pendant un temps calme. Encore, il n'est pas très rare que le vent traversier empêche de charger et d'expédier du minerai. Cet empêchement dure souvent plusieurs jours, quelquefois une semaine, un mois (sic). Il n'en faut guère plus pour occasionner la ruine d'un établissement de hauts fourneaux de fonte qui n'a pas eu la précaution de faire ses approvisionnements pour toute la saison des travaux.
En 1812, convaincu que je pouvais par les seules ressources de l'administration des mines, sans une bien grande augmentation de dépense pour la Légion d'honneur, construire un port à Rio-Marine, j'en fis la proposition raisonnée au grand chancelier, et le génie militaire fut consulté au lieu et place du génie des ponts et chaussées qu'on n'avait pas sous la main. Le génie militaire trouva que le ruisseau-torrent qui alimente la fontaine ainsi que les moulins de Rio-Montagne, se perdant dans la mer précisément à l'endroit où le port aurait dû être construit, occasionnerait, par l'entraînement de la pente rapide, des frais incessants de recreusement, et, fondé sur cet inconvénient, il ne fut pas de mon avis. L'inconvénient n'existait pas le moins du monde, puisque le cours du ruisseau pouvait facilement être détourné. Plus tard le génie militaire fut de mon avis, mais alors il n'était plus temps.
L'Empereur voulut aller sur les lieux. Son regard fut un regard de conviction; il indiqua comment le ruisseau-torrent devait être détourné, et il montra du doigt le point où il devait aller se perdre. Il demanda de suite une embarcation, ainsi que tout ce qui était nécessaire au sondage de l'emplacement désigné. Il sonda lui-même, il se mouilla beaucoup, quoique le temps fût assez froid, et son travail fini, comme si de rien n'était, il retourna à Longone d'où il était venu. Je crois que l'Empereur avait un peu exagéré le nombre de bâtiments que le port aurait pu contenir, d'après le tracé visuel qu'il en avait fait lui-même. Combler par une jetée l'espace de mer qu'il y a entre la tour et l'îlot de la rade, faire une seconde jetée qui, appuyée sur le même îlot, s'avancerait vers la viguerie dans une longueur convenable, et remplacer le pont de bois par un môle en pierre trois fois plus étendu; les jetées faites des pontons auraient creusé l'enceinte du port pour égaliser le fond, particulièrement à l'ancienne embouchure du ruisseau-torrent, qu'avant tout l'on aurait détourné: tel était le plan de l'Empereur. Il le dessina sur place, complètement, en précisant, proportionnellement à l'oeil, la viguerie, la plage riaise, le pont de bois, le ruisseau, la tour et l'îlot qu'on appelle scoglietto. Il marqua même l'emplacement que devrait avoir la maison sanitaire.
Les capitaines de la marine marchande que j'avais de suite fait appeler pour qu'ils préparassent immédiatement l'embarcation que l'Empereur désirait, montèrent, comme matelots, la meilleure de leurs chaloupes et allèrent embarquer l'Empereur, qui fut touché de leur attention. Les capitaines croyaient que l'Empereur les laisserait se charger du soin du sondage, mais il leur évita cette peine.
Ce n'était pas une chose sans intérêt que de voir le grand Napoléon, une longue perche ou une corde plombée dans les mains, se faisant conduire successivement dans toutes les directions et travaillant autant qu'un mercenaire. Je fis une bonne observation morale: l'embarcation était petite; elle balançait beaucoup, l'Empereur n'était pas toujours ferme sur ses jambes, et quelquefois il chancelait. Ordinairement, les marins rient de ces sortes de choses. Mais les capitaines de la marine marchande ne riaient pas; loin de là; ils éprouvaient un frémissement d'émotion chaque fois que l'Empereur ne paraissait pas se tenir solidement, et les deux plus forts d'entre eux s'étaient, sans rien dire, placés à ses côtés pour veiller à sa sûreté.
J'avais fait préparer un rafraîchissement pour l'Empereur. Lorsqu'il débarqua de la chaloupe, je le lui offris, mais il me répondit qu'il était trop mouillé pour s'arrêter chez moi; et pendant que je donnais des ordres pour qu'on lui apportât quelque chose sur le rivage, un des capitaines qui venaient de lui servir de matelots, le capitaine François Giannoni, lui dit en italien: «Majesté, j'ai du vin aleatico qui ressuscite les morts, et je vous prie de le goûter.» L'Empereur ne se fit pas prier davantage; il prit un doigt d'aleatico, trempa un biscuit et monta à cheval.
En montant à cheval il se passa une scène qui avait son côté burlesque, mais dont l'Empereur sourcilla, et ce n'était pas sans raison. Il y avait à Rio-Montagne un sergent-major, Édouard Castelli, frère de l'excellent capitaine Castelli, qui avait une force vraiment herculéenne et dont l'esprit n'était pas transcendant. L'Empereur avait déjà le pied gauche à l'étrier, il prenait son élan pour se mettre en selle, lorsque Édouard Castelli, trouvant sans doute que l'Empereur ne montait pas assez vite, le prit par derrière, l'enleva et le jeta presque sur le cheval. L'Empereur résista en vain; il dut subir la loi de la force. Dès qu'il fut à cheval, il regarda sérieusement Édouard Castelli et lui dit: «Que cela ne vous arrive plus!» Ce pauvre gros garçon d'Edouard Castelli était tout ébahi qu'on le blâmât au lieu de l'admirer. Cette étourderie lui valut pourtant les épaulettes de sous-lieutenant, qu'il eut quelques jours après.