L'Empereur fit appeler le lieutenant Larabit; il lui dit: «Je veux occuper militairement la Pianosa; rendez-vous sur cette île; vous y construirez une caserne et un poste retranché pour cent hommes avec huit pièces de canon; allez d'abord à Longone pour vous embarquer, je vous y joindrai et je vous donnerai des instructions.» En effet, l'Empereur fut à Longone presque aussitôt que le lieutenant Larabit; il voulait présider et il présida à l'embarquement pour la Pianosa. Il donna au lieutenant Larabit quatre canons de huit, quatre canons de quatre, un détachement de grenadiers de la garde, un détachement de canonniers et cent hommes du bataillon franc, commandés par le capitaine Pisani.
Avant de passer outre, je dois saisir l'occasion qui se présente pour acquitter une dette française envers le capitaine Pisani, et je la saisis avec jubilation. Le capitaine Pisani, un des meilleurs officiers du bataillon franc comme l'un des meilleurs citoyens de l'île d'Elbe, rendit beaucoup de services aux Français durant les sanglantes révoltes auxquelles son pays, Campo, prit une si cruelle part, et je remplis un devoir cher à mon coeur en lui adressant au nom de la France des expressions de reconnaissance affectueuse.
Quoique le jeune lieutenant Larabit eût un commandement spécial en dehors de l'île d'Elbe, il n'en était pas moins sous les ordres du commandant Raoul, et cela devait être.
L'Empereur indiqua au lieutenant Larabit l'endroit où il devait construire la caserne ainsi que le retranchement; puis il lui fit voir sur un plan le rocher élevé qui domine le petit port de la Pianosa: «C'est là qu'il faut établir votre artillerie, lui dit-il; n'oubliez pas les habitudes de la guerre; mettez toutes vos pièces en batterie dans les vingt-quatre heures, et tirez sur tout ce qui voudrait aborder malgré vous.» Ce furent là les seules instructions que l'Empereur donna au lieutenant Larabit; il lui promit d'aller bientôt le voir. C'est ainsi que le lieutenant Larabit partit de Longone pour se rendre à sa nouvelle destination.
La Pianosa n'était pas absolument déserte; le pays de Campo y avait des pâtres pour garder quelques bestiaux. Il y avait aussi des gens pour soigner les chevaux des Polonais de la garde. Mais l'arrivée de cent cinquante hommes de guerre équivalait à l'arrivée de deux mille hommes de paix; la Pianosa fut de suite aussi mouvante qu'une île bien peuplée. Il n'y avait rien de rien pour l'établissement de la colonie militaire qui en prenait possession; aussi les premiers jours qui suivirent le débarquement furent des jours de brouhaha, et, sans qu'il y eût volonté de désobéissance, il n'y avait pas possibilité de commandement, chacun cherchait à se caser le moins mal possible dans des grottes, dans des réduits, dans des ruines, et partout où l'on pouvait trouver un abri. On avait bien apporté des tentes, mais on n'en avait pas apporté assez, et pour le logement, le droit d'être logé était un droit commun; de là des réclamations; enfin, tout le monde se colloqua. Le capitaine Pisani connaissait parfaitement l'île; aussi son expérience contribua beaucoup au contentement général.
Le lieutenant Larabit avait de suite mis la main à l'oeuvre pour exécuter promptement les ordres de l'Empereur; tout le monde travaillait, quoique l'on eût fait venir des ouvriers du continent.
J'ai dit les malheurs dont le commandant de la place Gottmann avait été une des principales causes à Longone; cet officier avait cent fois mérité qu'on le renvoyât de l'île d'Elbe; son expulsion aurait été un gage de paix donné aux Elbois. Néanmoins l'Empereur le garda à son service; il fit plus, il lui donna le commandement de la Pianosa. Cet homme, qui n'avait de militaire que l'habit, sans éducation, sans convenances, sans dignité, fit à la Pianosa ce qu'il avait fait à Longone: il mit tout sens dessus dessous, et deux jours après son apparition au milieu de la colonie, la perturbation était complète; c'était un fléau. L'ordre de l'Empereur prescrivait impérativement au lieutenant Larabit de construire immédiatement une caserne, et le lieutenant Larabit construisait immédiatement une caserne, car, sans se compromettre gravement, il ne pouvait pas construire autre chose; mais le commandant Gottmann voulait que le lieutenant Larabit cessât de construire la caserne pour lui construire une maison à lui Gottmann, et il prétendait avoir le droit de révoquer dans l'île les ordres émanés de l'Empereur. Le lieutenant Larabit était jeune, sa figure était encore plus jeune que son âge, et, confiant dans cette jeunesse, le commandant Gottmann s'était imaginé qu'il n'avait qu'à commander pour être obéi. Il s'était trompé, grandement trompé: le lieutenant Larabit avait l'énergie que le devoir inspire et que l'honneur commande; il ne craignait pas d'entrer en lutte contre un chef qui voulait le soumettre à un abus de pouvoir. Le commandant Gottmann ne parvint pas à le faire fléchir; il n'obtint rien de ce qu'il voulait en obtenir; de là des discussions incessantes. Heureusement que les deux positions empêchaient mutuellement d'en venir à la raison de l'épée.
C'est dans cet état de choses que l'Empereur arriva à la Pianosa, ainsi qu'il en avait fait la promesse au lieutenant Larabit. Il y était arrivé monté sur le brick l'Inconstant, il y était resté à peu près deux jours. L'Empereur avait avec lui le général Drouot, le fourrier du palais Baillon, et le premier officier d'ordonnance Roule. Il fut satisfait de l'état des travaux, il manifesta hautement sa satisfaction. Vinrent ensuite les plaintes; l'Empereur écouta les plaignants; il était naturel que la justice penchât en faveur de celui qui n'avait pas voulu s'écarter de la ligne légale. L'Empereur blâma le commandant Gottmann. Cependant la parole de l'Empereur ne termina pas la question. Le premier officier d'ordonnance, Roule, prit fait et cause pour le commandant Gottmann: qui se ressemble s'assemble, dit un vieux proverbe. Il y eut une vive altercation entre le lieutenant Larabit et l'officier d'ordonnance Roule; la présence de l'Empereur empêcha un duel; l'Empereur dit positivement au lieutenant Larabit: «Je vous défends de vous battre.» La preuve convaincante que l'Empereur approuvait la conduite du lieutenant Larabit, c'est que peu de temps après son retour à Porto-Ferrajo, il destitua le commandant Gottmann, et plus tard je parlerai d'une scène qui eut lieu à la suite de cette destitution.