L'Empereur avait d'abord chargé le général Drouot de m'engager à prendre des notes historiques. Le général Drouot m'en avait parlé avec un grand intérêt; je ne répondis pas positivement à son attente, par conséquent à celle de l'Empereur. L'Empereur dut immédiatement être instruit de mon indécision.

Quelque temps après, l'Empereur me témoigna, sans aucune parole d'autorité, le plaisir qu'il aurait à me voir écrire sommairement ce qui se passerait de remarquable à l'île d'Elbe, et alors je lui promis de faire scrupuleusement ce qu'il désirait.

La dernière fois que je vis l'Empereur, il était à l'Élysée-Bourbon, et il me parla de mes notes comme on parle de quelque chose d'important: je l'assurai que je les réunirais en corps d'ouvrage. Il m'indiqua plusieurs choses que je ne devais pas oublier: «Ne vous pressez pas, me dit-il, pour leur donner de la publicité; nous serons longtemps encore dans une atmosphère d'erreur pour les uns, de passion pour les autres, et l'heure de la vérité est nécessaire à l'histoire de ma vie.» Tel est mon mandat pour retracer l'époque d'ostracisme que l'empereur Napoléon passa à l'île d'Elbe.

L'Empereur a connu plusieurs de mes pages. Le général Drouot les a presque toutes lues: il en a corrigé quelques-unes.

Aux jours de sa toute-puissance, alors qu'il était le roi des rois, nul n'était assez haut placé pour pouvoir regarder l'empereur Napoléon en face; il échappait à toutes les observations. Les louanges avaient cessé d'avoir un caractère de vérité.

Il n'en était pas ainsi à l'île d'Elbe. Le prince qui était venu régner sur ce rocher ne portait point l'auréole d'invulnérabilité qui naguère couronnait l'empereur des Français... Cependant Napoléon n'était pas moins grand à Porto-Ferrajo qu'à Paris. Mais le prestige avait cessé: on doutait de l'immensité de son génie, ou du moins on faisait semblant d'en douter. Ce doute flattait les nains de droit divin, qui, dans les illusions de leur orgueil, s'imaginaient pouvoir ainsi se rapprocher du géant populaire, à la taille duquel ils n'avaient jamais eu jusqu'alors la pensée de mesurer leur taille.

À l'île d'Elbe, l'Empereur n'était invisible pour personne dans sa vie publique, et bien des personnes le voyaient quotidiennement dans sa vie privée. L'Empereur se plaisait parfois au laisser aller des jouissances domestiques. Sans doute aussi la vie publique de l'empereur Napoléon n'avait plus le grandiose du règne impérial de la France, mais elle en avait toute la noblesse, et l'on peut dire que Napoléon ne montra jamais un moment de dégénération personnelle. Il était empereur au fort de l'Étoile comme il avait été empereur aux Tuileries. Dans ses habitudes de travail, de table, de repos, de promenade, d'amusement, de réception, de splendeur, il y avait presque toujours quelqu'un de nous auprès de lui, et, sans peut-être nous en douter, par l'entraînement de l'affection, chacun de nous avait pris à tâche de l'observer. De telle sorte que nous savions à peu près ce qu'il disait, ce qu'il faisait et quelquefois même ce qu'il pensait.

Il n'y a donc rien d'extraordinaire dans la croyance que l'empereur Napoléon n'a jamais été plus complètement et plus parfaitement examiné qu'à l'île d'Elbe. Ce n'est qu'à l'île d'Elbe en effet que l'on a pu étudier et connaître Napoléon. Soldat, il devait prendre et il prenait toutes les formes que son ambition lui imposait; empereur, il était placé si haut qu'on ne pouvait pas le voir; à Sainte-Hélène, il posait pour la postérité. Mais à l'Île d'Elbe il n'en était pas de même: ce n'était plus Napoléon l'invincible, Napoléon le roi des rois, Napoléon inabordable; c'était Napoléon vaincu, Napoléon dépossédé, Napoléon populaire. Ce n'était pas Napoléon prisonnier et torturé comme il le fut ensuite à Sainte-Hélène. Il n'avait pas cessé de régner.

Nous n'avons jamais vu un portrait de Napoléon parfaitement ressemblant. Eh bien, on n'a pas été mieux inspiré dans la peinture de son caractère moral que dans celle de ses traits physiques.

Le vif intérêt que l'Empereur avait témoigné, dès sa première visite, à Rio, était allé toujours croissant. Sa Majesté était décidée à ne rien négliger pour la prospérité de ce bel établissement.