On mit à la voile par un temps favorable. L'Inconstant n'était vraiment pas heureux dans ses traversées: à peine eut-il repris la pleine mer, que le vent passa au sud-ouest grand frais et qu'il fallut diminuer de voiles. Le commandant Taillade se dirigea sur Porto-Ferrajo. Il faisait nuit, mais le phare du port brillait: cependant l'on avoisina tellement la côte que l'on dût forcément passer entre l'île et un rocher appelé Scoglietto, détroit très dangereux, et dont, même de jour, les plus petits bâtiments du pays ne profitent qu'à la dernière extrémité. Il paraît qu'on ne s'était pas rappelé cet écueil, de telle sorte que le brick aurait pu facilement aller s'y briser. Échappé à ce risque, au lieu de ranger le plus possible à tribord pour aller prendre le bon mouillage, le commandant Taillade poussa à pleine voile dans la rade, et lorsqu'il s'aperçut qu'il était sous le vent du meilleur poste, il voulut essayer de faire une bordée afin de regagner ce qu'il avait perdu; malheureusement, le brick refusa de virer de bord. Alors force fut de mouiller les deux ancres; ces deux ancres auraient dû être pennelées; on ne prit pas cette précaution essentielle; il devint impossible d'avoir recours à l'ancre d'espérance. Le vent était entré furieux, le brick passa la nuit sur les ancres; on cala les mâts; on descendit les vergues: tout cela n'empêcha pas les ancres de déraper. On tira le canon de détresse; à la pointe du jour, le danger était imminent. Les vagues jetaient le brick sur les rochers de Bagnajo où tout le monde aurait pu périr, et, dans cette situation horrible, saisissant le moyen qui seul semblait offrir une planche de salut, on coupa les câbles pour aller échouer sur le rivage de la baie voisine. Le brick échoua. Personne ne périt. La mort du cheval fut la seule qui marqua cette catastrophe. M. Ramolini ne mourut pas, mais il se crut tout près de sa dernière heure, et lorsqu'il eut le pied sur le rivage, sa première pensée fut de se mettre à genoux pour remercier Dieu de l'avoir sauvé.
Le naufrage de l'Inconstant devint la triste nouvelle de l'île d'Elbe. Le commandant Taillade n'était pas aimé: on critiqua tout ce qu'il avait fait comme ce qu'il n'avait pas fait. Le blâme fut universel, il y eut exagération. Un navire étranger avait mouillé peu après le brick l'Inconstant, mais il avait mouillé au bon mouillage, et il ne lui était rien arrivé de sinistre, fait duquel on tirait des conséquences contre le commandant Taillade. On lui reprochait de n'être pas descendu le dernier à terre, d'y être descendu avec sa cassette à la main. S'il avait été aimé, on n'aurait songé qu'à le plaindre, et tout le monde se serait fait un devoir de le consoler.
Au premier coup de canon de détresse, l'Empereur sauta de son lit, et, cinq minutes après, il était à cheval. Il mit bien peu de temps pour franchir l'espace qui le séparait de la baie de Bagnajo. Un triste spectacle s'offrit à ses regards: le brick l'Inconstant n'ayant que le grand mât, le mât de misaine, le mât de beaupré, tous trois confusément couverts des manoeuvres courantes de la mâture générale, gisait sur le rivage et était abattu du côté de terre. Le foc, qui avait heureusement servi à la dernière manoeuvre, semblait insulter aux vents et les flagellait de ses lambeaux; les vagues se brisaient avec fureur sur les flancs du navire naufragé. L'Inconstant était menacé d'être bientôt réduit en pièces: l'équipage, presque nu malgré la rigueur de la saison, se livrait avec zèle à l'oeuvre du sauvetage et ne songeait même pas à se plaindre.
L'Empereur me fit appeler: j'étais en route pour me rendre auprès de lui. Je le trouvai profondément ému, il me dit seulement: «Venez vous pénétrer de ce triste tableau.» Un temps infini s'écoula sans qu'il m'adressât encore la parole. Enfin, il me demanda si l'on avait eu soin des matelots. Il me demanda aussi si l'on avait fait l'appel pour s'assurer que personne n'avait péri. L'Empereur évitait avec intention d'entretenir le commandant Taillade, mais lorsqu'il lui parlait, c'était sans amertume. Le commandant Taillade ne paraissait pas même ressentir une légère douleur d'épiderme moral; l'enseigne Sarri était attristé.
Durant la matinée, on pouvait craindre que la continuation du mauvais temps n'empêchât de remettre l'Inconstant à flot, mais le vent se calma, la mer fit comme le vent. On remarqua que l'Empereur avait quitté silencieusement le lieu du désastre. Dès que cela fut possible, on releva le brick, on le remorqua dans le port, l'on s'occupa avec empressement de le réparer. Vingt jours après, il était de nouveau à même de remettre en mer.
La loi maritime de tous les pays qui ont une marine militaire prescrit la mise en jugement de tous les commandants de bâtiments de guerre qui font naufrage, et cette loi, sauvegarde des intérêts de l'État comme de l'honneur des officiers, est ordinairement exécutée avec ponctualité. À l'île d'Elbe, il n'y avait aucun moyen de constituer un conseil de guerre composé d'officiers de marine, et cette impossibilité empêcha l'Empereur de faire juger le commandant Taillade. À défaut, l'Empereur ordonna une enquête sur le naufrage du brick l'Inconstant, et le général Drouot en fut chargé. À la suite de cette enquête, l'Empereur ôta le commandement du brick à M. Taillade, et il le conserva cependant lieutenant de vaisseau en activité de service. Personne ne trouva qu'il y avait de la rigueur dans cette décision impériale. Des officiers de l'Inconstant assurèrent même qu'elle n'était pas assez sévère; ils prétendaient que le commandant Taillade n'était monté sur le pont qu'à la dernière des extrémités.
Il y avait alors environ un mois qu'un officier de marine venu de Toulon était arrivé à l'île d'Elbe pour offrir ses services à l'Empereur, et que l'Empereur lui avait donné de l'emploi. Cet officier se nommait Chautard, il se disait lieutenant de vaisseau ou capitaine de frégate, et l'Empereur ne lui demanda pas la preuve officielle du titre qu'il prenait. Ce M. Chautard était un ancien pilote de la marine royale; il avait émigré avec la masse des Toulonnais en 1793; plusieurs années après, le général Brune, ensuite le général Joubert, lui confièrent le commandement de la division navale attachée spécialement à l'armée d'Italie, et il dut faire sa résidence à Peschiera sur le lac de Guarda pour être personnellement à la tête de l'importante flottille qu'il y avait sur ce lac; il se fit destituer. Je fus chargé de le remplacer. M. Chautard avait une réputation de savoir, mais il paraît que l'émigration l'avait extrêmement usé, et s'il pouvait être vrai que, dans un temps déjà reculé, il eût eu réellement du talent, il n'en avait presque pas gardé le souvenir. M. Chautard n'avait alors rien qui l'élevât au-dessus d'un homme ordinaire. C'est cependant lui que l'Empereur nomma en remplacement de M. Taillade. L'un ne valait pas plus que l'autre; aucun des deux ne pouvait convenir et ne convenait à l'Empereur; l'Empereur les subissait. Toutefois, il est vrai de dire que, malgré sa suffisance vaniteuse, le lieutenant Taillade représentait mieux que le commandant Chautard, et que, dans un cercle étranger à la marine, il aurait par la parole vingt fois écrasé son successeur au commandement du brick. Le commandant Chautard avait les qualités de camarade que le lieutenant Taillade n'avait pas.
Le lieutenant de vaisseau Taillade n'était pas au bout de son rôle. Il était hardi de langage jusqu'à l'effronterie; rien ne pouvait lui faire baisser les yeux. Son malheureux naufrage n'avait apporté aucune modification à son malheureux caractère; il était plus osé que jamais. Sans doute la perte de son commandement devait lui être pénible; mais il brisa toutes les barrières de la prudence, et dans une fièvre d'amour-propre blessé il s'appliqua à vomir des milliers d'infamies contre l'Empereur. Ses calomnies allèrent si loin, furent si éhontées, si publiques, qu'il y eut plusieurs rapports adressés à l'Empereur: un de ces rapports conseillait à l'Empereur de renvoyer M. Taillade de l'île. L'Empereur répondit: «Cet officier est marié dans l'île; le renvoyer, ce serait renvoyer sa femme, et la mesure produirait un très mauvais effet; il vaut encore mieux lui laisser épuiser le fiel de sa destitution.» Néanmoins, le général Drouot fut chargé de lui recommander d'être plus circonspect à l'avenir. Mais M. Taillade ne tint aucun compte de cette recommandation, et il continua à vociférer. Cela en vint au point que le plus indulgent de tous les hommes, le général Drouot, dans une indignation profonde, alla une seconde fois trouver M. Taillade, et lui déclara sévèrement que ce serait lui, lui général Drouot, qui, en sa qualité de gouverneur général de l'île, le renverrait sur le continent, s'il continuait à se dégrader. M. Taillade comprit qu'il devait changer de conduite, du moins publiquement. L'Empereur ne voulait sans doute pas porter la perturbation dans la famille adoptive de M. Taillade, mais, il faut le dire, ce n'était pas la seule chose qui l'empêchait d'infliger une punition parfaitement méritée. Il craignait les bruits que M. Taillade pourrait répandre en France, et il avait raison. Nous touchions au départ de l'île d'Elbe.
L'Empereur ne se hasarda plus à donner des missions maritimes. Il avait bientôt apprécié le commandant Chautard; il voyait que le commandement de l'Inconstant n'était pas en bonnes mains. L'enseigne de vaisseau Sarri lui aurait mieux convenu; mais cet officier était encore fort jeune, et sa jeunesse ne permettait pas qu'on lui confiât des missions auxquelles mille circonstances imprévues pouvaient donner une importance grave et compliquée.
J'ai dit le bien que je pensais de l'enseigne Richon. L'enseigne Richon pouvait avoir des prétentions au commandement du brick l'Inconstant. L'Empereur eut même un moment l'intention de le lui confier, et une sage réflexion l'arrêta. L'enseigne de vaisseau Richon avait passé sa vie dans la marine marchande; l'habitude militaire lui manquait: elle était absolument indispensable pour le commandement d'un bâtiment de guerre dont l'équipage, appartenant à plusieurs nations, avait sans cesse besoin d'être contenu par une discipline sévère. M. Richon était beaucoup mieux à sa place dans le commandement du chebec l'Étoile, d'armement mixte, et aussi il n'y eut jamais aucun reproche contre lui. Il avait trouvé l'heureux secret de se faire généralement aimer.