C'est en cet état de choses que l'empereur Napoléon quitta la demeure impériale pour se rendre à bord du brick l'Inconstant.

Il était sept heures du soir: toutes les maisons étaient éclairées; on ne se doutait pas qu'il faisait nuit. L'Empereur monta en calèche découverte; le grand maréchal était à côté de lui. Sa Majesté se dirigea vers le port où le canot impérial des marins de la garde l'attendait. À l'approche de l'Empereur, tout le monde se découvrit, et comme si l'on s'était entendu à cet égard, la population resta un moment silencieuse. Il semblait qu'elle venait d'être frappée de stupéfaction. Mais bientôt une voix fit entendre le mot d'«adieu», et toutes les voix répétèrent: «Adieu»; mais une mère pleura et toutes les mères pleurèrent; et le charme qui avait enchaîné la parole fut rompu, et tout le monde parla à Napoléon. «Sire, mon fils vous accompagne.--Sire, les Elbois sont vos enfants.--Ne nous oubliez pas.--Ici, tout le monde vous aime.--Sire, nous serons toujours prêts à verser notre sang pour vous.--Sire, que le ciel vous accompagne!» Alors l'Empereur était peuple; il comprenait le peuple, et son langage faisait vibrer son coeur. Personne n'était plus touché que lui.

La voiture atteignit lentement à l'embarcadère. Les autorités y étaient réunies depuis longtemps; le maire de Porto-Ferrajo voulut haranguer l'Empereur; les sanglots l'empêchèrent de prononcer un seul mot; alors les sanglots furent universels. Sa Majesté était troublée; cependant elle dit: «Bons Elbois, adieu! je vous confie ma mère et ma soeur... Adieu, mes amis, vous êtes les braves de la Toscane!» Et faisant un effort sur elle-même, elle se jeta presque machinalement dans le canot.

Toutes les embarcations du pays suivirent jusqu'au brick. Le brick appareilla immédiatement; la flottille était déjà sous voile. C'est ainsi que finit le règne impérial de l'île d'Elbe.

Le pinceau historique de M. Baume vient de reproduire d'une manière fort remarquable la scène imposante du départ de l'île d'Elbe, et nous en félicitons bien sincèrement cet artiste.

UN COMPAGNON D'INFORTUNE DE L'EMPEREUR NAPOLÉON

FIN.

NOTES

[Note 1: ][ (retour) ]Aujourd'hui conservés à la bibliothèque de Carcassonne, où ils forment la meilleure part du fonds Peyrusse. Voir le Catalogue général des manuscrits des bibliothèques des départements, tome XIII, Carcassonne, par Léon CADIER. Un volume in-8°, Paris, Plon.

[Note 2: ][ (retour)] Voir Correspondance de Napoléon Ier, t. XXVII, et ma publication signalée plus haut.