C'était surtout le général Dalesme qui devait faire attention à ce qui se passait entre l'Empereur et le colonel Vincent. L'Empereur, à bord de la frégate, avait assuré le général Dalesme qu'il prendrait ses conseils pour l'organisation gouvernementale, et néanmoins il ne le consultait point. Toutefois il le traitait avec une considération affectueuse, il ne manquait pas de confiance en lui; mais lorsqu'il l'avait interrogé sur tels et tels individus notables, le général Dalesme, pour lequel «un chat était un chat», lui avait répondu crûment ce qu'il pensait, et cette franchise toute nue l'embarrassait. Je crus un moment que l'Empereur allait en appeler à mon opinion.
Il me demanda «ce que je pensais du maire de Rio-Montagne»; il le savait aussi bien que moi. Je lui répondis «que je ne le connaissais pas». C'était ce que j'avais pu trouver de moins défavorable à l'égard d'un individu à la mise en jugement duquel j'avais contribué. L'Empereur me demanda encore quelle était mon opinion sur l'une des notabilités les plus influentes du pays: je dis que mon opinion particulière était contraire à l'opinion générale. «Vous n'êtes donc pas son partisan?»--«Je ne suis jamais partisan de l'immoralité.» L'Empereur n'alla pas plus loin. Plus tard, il me fit une autre question, encore plus importante parce qu'elle touchait à de grands intérêts: on avait répandu parmi les initiés que l'Empereur allait prendre un Elbois dans son cabinet; l'on désignait cet Elbois; l'épouse de l'élu présumé m'assura que la nomination allait paraître. J'étais affligé que l'Empereur, en débutant, se laissât aller à des influences vraiment pernicieuses, et je confiai ma peine au général Drouot. L'Empereur me fit appeler: «Vous êtes donc convaincu que je ne dois pas prendre cet homme?--Je sais que ce serait un fléau pour Votre Majesté.--C'est fort.--C'est vrai.--Cependant il se prévaut de votre amitié.--Non pas de mon amitié, mais de ma bienfaisance, et il a raison.--Je comprends: vous avez à vous en plaindre?--Sire, si j'avais à m'en plaindre, l'avis que je donne à Votre Majesté aurait l'air d'une délation, et ce n'est sans doute pas ainsi que Votre Majesté l'entend.--Votre susceptibilité est juste; c'est bien, très bien!» Cela dit, l'Empereur me congédia, et ni de loin, ni de près, d'aucune espèce de manière, je n'ai plus entendu parler de rien. L'homme en question était un homme profondément corrompu, et il aurait vendu les secrets du cabinet au plus offrant et dernier enchérisseur. Je ne crois pas pourtant que l'Empereur voulût en faire son secrétaire; il me paraît qu'il avait l'intention de le donner pour adjoint au secrétaire qu'il avait; ce qui n'était guère moins dangereux.
C'était surtout dès l'aube matinale que l'Empereur aimait à faire ses revues d'observation; il prétendait que c'était le moment des remarques précises, et il assurait qu'il en avait eu des millions de preuves. Il ne tarda pas à visiter les édifices de l'intérieur: c'était une inspection sérieuse. Il fut extrêmement satisfait du magasin des vivres militaires, qui est voûté à l'épreuve de la bombe. Il en examina minutieusement toutes les distributions, et, après une assez grande fatigue, il en sortit pour aller déjeuner. Mais avant de se mettre à table, l'esprit plein de ce qu'il venait de voir, il dicta un ordre fort long sur le perfectionnement dont ce magasin était susceptible, et l'ordre était si bien entendu que le colonel Vincent ne trouvait que des paroles d'admiration pour en parler. C'était beaucoup de sa part.
L'Empereur ne permettait aucun instant de repos à personne. Le général Drouot était plus particulièrement le porte-fardeau de cette activité dévorante que rien ne pouvait maîtriser: lui-même me l'avait dit. Il fallait donc le retenir le moins de temps possible; nous mîmes de suite la main à l'oeuvre. Le général Drouot, avec sa conscience ordinaire, voulut tout reconnaître pour pouvoir dire qu'il avait tout reconnu, et lorsqu'il eut terminé son opération, nous dressâmes le procès-verbal Suivant:
«L'an mil huit cent quatorze et le six mai, nous, soussignés, Drouot, général de division, gouverneur de l'île d'Elbe, chargé de prendre possession des mines, au nom de Sa Majesté l'empereur Napoléon, et A. Pons, administrateur des mines pour le compte de la Légion d'honneur, faisant la remise de l'établissement, avons reconnu,
«1° Que l'approvisionnement en grains est tel qu'il est porté dans l'état n° 1, signé par nous, et réuni au présent verbal.
«2° Que les outils, ustensiles et objets divers servant à l'exploitation sont tels qu'ils sont portés dans l'état n° 2, dressé cejourd'hui, signé par nous, et réuni au présent verbal.
«3° Que l'approvisionnement en bois, seaux, barils et paniers est tel qu'il est porté dans l'état n° 3, dressé cejourd'hui, signé par nous, et réuni au présent verbal.
«4° Que l'approvisionnement en fers et clous est tel qu'il est porté dans l'état n° 4, dressé cejourd'hui, signé par nous, et réuni au présent verbal.
«5° Que la situation des plongeurs gardes-côtes est telle qu'elle est portée dans l'état n° 5, dressé cejourd'hui, signé par nous, et réuni au présent verbal.
«6° Que les maisons sont telles qu'elles ont été portées dans l'état général n° 6, dressé cejourd'hui, signé par nous, et réuni au présent verbal.
«7° Que la caisse de l'administration n'a aucun fonds, et qu'elle est, au contraire, débitrice des avances faites par l'administrateur.
«8° Un état nominatif des dettes contractées par les employés et les ouvriers des mines, lesquelles dettes, arrêtées au 31 mars dernier, s'élèvent à la somme de dix-huit mille trois cent vingt-deux francs dix-neuf centimes.
«En foi de quoi nous avons signé le présent procès-verbal de remise et de prise de possession, pour servir et valoir partout où besoin sera.
«Signé: Général comte DROUOT, et PONS.»
Quoiqu'il y ait peu de jours que l'Empereur est sur l'île d'Elbe, tout le monde est déjà éreinté, et lui seul semble encore frais et dispos. Il donne sans cesse des ordres, ses ordres sont toujours pressés, chacun sue sang et eau pour lui obéir à souhait. Son logement l'occupe beaucoup, on fait tout ce qu'on peut, il voudrait qu'on fît davantage. Il n'est pas de mauvaise humeur, mais il est impatient, et son impatience inquiète les personnes qui l'entourent. Toutefois, son impatience n'agit que sur lui, surtout elle n'agit jamais sur l'ouvrier: l'Empereur a quelque chose de respectueux pour le travail. Pour ne pas quitter les travaux dans un moment où il croyait pouvoir être utile, pressé par l'appétit, il pria le colonel Vincent de lui faire manger un oeuf à la mouillette, et il déjeuna ainsi. On ne pouvait pas être plus frugal que l'Empereur. Le colonel Vincent se trouvait transporté au troisième ciel de ce que l'Empereur s'était invité lui-même «pour ainsi dire de camarade à camarade», car ce sont là les mots que le vieillard répétait à satiété.
Il est facile de concevoir le désir ardent que l'Empereur éprouvait d'avoir un logement selon ses goûts et ses besoins. Il devait forcément rester inoccupé dans la demeure provisoire de la mairie. Il était à la fois son ingénieur et son architecte; il avait fait ses plans, il avait présidé à leur exécution, mais c'était par des démolitions qu'il était entré dans sa carrière d'emprunt. Il faisait jeter bas tout ce qui pouvait le plus gêner sa vue ou l'empêcher de respirer le grand air. D'abord l'on s'étonna, puis l'on critiqua, puis l'on finit par trouver que c'était bien.
L'Empereur n'avait pas encore parlé de l'Impératrice son épouse; mais en dirigeant les travaux qui devaient aboutir à le loger convenablement, du moins à sa guise, il avait dit: «Ceci sera l'appartement de ma femme, ceci sera l'appartement de mon fils», et ces paroles eurent de suite un joyeux retentissement dans l'île. Les Elbois considéraient la venue de Marie-Louise comme un second événement de grande félicité pour eux.
L'Empereur fut touché de cette manifestation publique. À dater de ce jour, il parla assez souvent de sa compagne; il annonçait la prochaine arrivée de sa mère et de sa soeur, «qui se faisaient, disait-il, un devoir et un bonheur de venir partager sa destinée». L'expression de son respect filial avait quelque chose de fervent qui allait droit au coeur. Il assurait que le caractère de sa mère était un type de véritable grandeur. Il aimait beaucoup sa soeur Pauline; il disait d'elle: «C'est la personne de la famille qui m'a été le moins à charge; jamais elle ne se plaignait.»
L'Empereur parlait avec beaucoup de ménagement de ses proches, il pesait toutes les paroles qui leur étaient relatives, et, sans exception, lorsqu'il s'était exprimé entièrement sur leur compte, il restait longtemps pensif.