«Je saisirai toujours avec bien de l'empressement les occasions de remplir un devoir cher à mon coeur en rendant justice à votre habileté dans l'administration, à votre intégrité et aux grands services que vous avez rendus à la Légion d'honneur, pendant que j'étais chancelier de cette institution. Vous avez particulièrement administré d'une manière bien remarquable les fameuses mines de l'île d'Elbe qui appartenaient à notre ordre; vous y avez créé un grand et bel établissement, construit un grenier d'abondance, de grands magasins, des maisons d'habitation destinées aux employés, fait le bonheur des ouvriers et de leurs familles qui vous regardaient comme leur père, donné à la Légion d'honneur un revenu extrêmement supérieur à celui qu'on avait retiré auparavant de ces mines, et répandu dans Rio une telle activité que les habitants y ont élevé plus de soixante maisons et fait construire trente navires marchands.

«Je me félicite de pouvoir vous assurer de nouveau de la reconnaissance que vous avez inspirée à tous les amis de notre Ordre...»

Lorsqu'il avait été question de diminuer mes appointements, j'avais dit que, si l'on y touchait, je me retirerais, et si l'on y avait touché, j'aurais tenu parole. Mais lorsque je n'eus plus rien à craindre des tempêtes, malgré l'opinion contraire du général Drouot, je demandai à l'Empereur, je lui demandai avec prière de diminuer mes émoluments comme il avait diminué ceux des autres employés, et l'Empereur s'y refusa péremptoirement! Je voulus insister: il m'ordonna de ne plus lui parler de cette niaiserie.

CHAPITRE IX

Promenades de Napoléon dans l'île d'Elbe.--Pétitions singulières.--Un confrère de l'Empereur.--Opinion sur le colonel Campbell et le général Koller.--Conversation de Napoléon sur la campagne de France.--Révélation du maréchal Bubna sur la paix de Dresde.--Rôle ambigu du capitaine de Moncabrié.--Retour en France des Français de l'île, du général Dalesme et du colonel Vincent.--Arrivée de la garde.--Arrivée de la princesse Pauline.--Organisation des résidences impériales.--San-Martino.--Saisie des meubles du palais de Piombino et du prince Borghèse.--Expédition de vaisseaux chargés de minerais en Toscane.--Reconnaissance du pavillon elbois par le Saint-Siège.--Hostilité du prince de Canino.--Visite détaillée de l'île d'Elbe par Napoléon.--Exploitation des madragues et salines.--Carrières de marbre.--Établissement d'ateliers de sculpture.--Les sculpteurs Bartolini et Bargigli.

Il restait à l'Empereur à visiter le front de terre de la place de Porto-Ferrajo; il fit cette visite avec le colonel Vincent. Ce front est très difficile à parcourir. L'Empereur était visiblement fatigué. C'était une journée de tristesse bien apparente. On le pria de rentrer; il répondit: «qu'il ne fallait jamais reculer devant le premier embarras». Du haut du balcon, il demanda des renseignements sur les montagnes qui l'entouraient, et, lorsqu'on l'eut satisfait, il dit d'un ton pénétré: «Notre île d'Elbe est une bien petite bicoque.»

Au milieu d'un travail qui paraissait absorber tout son esprit, l'Empereur fut prévenu qu'une frégate anglaise approchait de la rade, et, dans la persuasion que cette frégate amenait sa soeur bien-aimée la princesse Pauline, avec une hâte de jeune homme, il se rendit au port où il prit une embarcation pour aller à la rencontre de la princesse. L'attente de l'Empereur fut trompée, ce qui l'affligea visiblement. Je ne puis pas me rendre compte que les ennemis de l'Empereur aient pu parvenir à faire croire qu'il était absolument dénué de sensibilité.

Ce qui pourrait prouver que le baron Galéazzini n'avait pas tout à fait tort d'ouvrir une route carrossable de Porto-Ferrajo à Marciana, c'est que maintenant l'Empereur met un grand intérêt à ce que cette route soit perfectionnée le plus tôt possible, et que chaque jour il se fait rendre compte de l'état des travaux. Il est vrai de dire que les circonstances ne sont pas les mêmes. La route de Longone est unie comme une glace; il en est de même de celle qui contourne le golfe. L'Empereur fait faire des études pour continuer jusqu'à Rio le chemin qui va jusqu'à Longone. Ensuite, il voudra aussi aller en voiture jusqu'à Campo. Maintenant, bien des choses le gênent. Il est obligé de monter en voiture au milieu de la place; il ne peut pas sortir de la ville par la porte de terre, les pétitionnaires le poursuivent, et les malheureux lui présentent des bouquets pour avoir de l'argent. Il disait: «Je suis forcé de ne rien donner à ces pauvres gens, car raisonnablement si je leur donne, je ne pourrai plus sortir sans les avoir sur les épaules, ce qui serait lourd.» En parlant de pétitions, il faut que j'en cite une qui a son cachet d'originalité, et qui était l'oeuvre d'un pharmacien français. Ce pharmacien était marié à Longone; il avait été destitué, il demandait à être réintégré; sa famille inspirait beaucoup d'intérêt. J'en avais parlé à l'Empereur. Le pharmacien présenta sa pétition; elle commençait ainsi: «Sire, il m'est arrivé comme à vous. J'ai été destitué sans le savoir et sans le vouloir, vous pouvez m'en croire.» L'Empereur ne voulut pas en entendre davantage: «Puisqu'il en est à deux de jeu avec moi, il ne faut pas qu'il meure de faim.» Et le pétitionnaire excentrique fut placé d'une façon plus appropriée à la faiblesse de son talent. À l'occasion de ce pharmacien, l'Empereur dit: «Il ne convient pas à l'honneur de la France qu'un Français marié dans l'île jette sa femme et ses enfants dans la misère. Ce serait un exemple nuisible.»

La promenade à pied sur la grande route qui entourait le golfe de Porto-Ferrajo était, pour l'ordinaire, le rendez-vous des étrangers qui n'étaient pas présentés à l'Empereur, des Elbois qui voulaient le voir, et de toutes les personnes qui avaient besoin de l'entretenir. L'Empereur s'arrêtait facilement, causait volontiers, et ce n'était que dans ses moments d'inquiétude qu'il ne se prêtait pas aux désirs des gens qui l'attendaient. L'Empereur n'aimait pas les individus qui, suivant son expression, «viennent de suite vous manger dans la main», et avec ces individus, il prenait un air de supériorité qui avait la puissance de tout intimider. Il se plaisait avec les personnes qui parlaient librement des choses qu'elles savaient, et il ne cherchait pas à les interrompre. Il avait des attentions marquées pour ne pas augmenter l'état pénible de ceux qui étaient troublés en lui adressant la parole. Il était extrêmement satisfait lorsqu'il était sûr d'avoir une supériorité marquée dans une conversation.

Le colonel Campbell, commissaire de la coalition, comme représentant de l'Angleterre, resta à l'île d'Elbe pour surveiller l'Empereur. Le général Koller, représentant de l'Autriche, va nous quitter.