Le palais était loin d'être arrivé au perfectionnement que plus tard il devait avoir. Les constructions ainsi que les réparations avaient besoin de sécher, les boiseries d'être peintes, les chambres tapissées. N'importe, l'Empereur prenait le tout comme il le trouvait, et, malgré les observations du médecin, il y transporta ses lares. Le colonel Campbell admirait le contentement de l'Empereur.
La famille du général Bertrand remplaça l'Empereur à la maison commune, le général Drouot se contenta de ce qu'on put lui donner, et il se colloqua dans le voisinage du palais impérial.
Presque en même temps, la demeure de Longone était définitivement habitable, et rien n'empêchait l'Empereur de s'y établir pour des temps indéterminés.
Aussitôt qu'il fut installé, l'Empereur établit des règles d'étiquette, et il y eut moins de facilité pour l'approcher. Les demandes d'audience impériale étaient adressées au général Bertrand ou au général Drouot, qui prenaient les ordres de l'Empereur. L'Empereur indiquait le jour et l'heure de la réception. Il ne faisait jamais beaucoup attendre. Cette règle était sans exception, même pour les personnes du pays qui n'avaient pas des emplois. Quant au travail régulier de son empire en miniature, l'Empereur faisait appeler les employés avec lesquels il voulait travailler, et cela obligeait les employés à être constamment prêts à rendre compte et à payer de leur personne.
Les présentations étaient faites par celui des deux généraux Bertrand ou Drouot auquel on s'était adressé pour avoir audience, et il n'y avait pas d'autre cérémonial. Il était facile de reconnaître la mesure de considération que l'Empereur avait pour les personnages qu'il recevait.
On ne venait pas à l'île d'Elbe voir l'Empereur sans visiter les mines de fer, et ainsi, par contre-coup, je recevais tout le monde que l'Empereur recevait. Il n'y a pas d'exemple que je n'aie pas eu à Rio-Marine d'assez longs entretiens avec quelqu'un que l'Empereur avait entretenu à Porto-Ferrajo, et il était tout naturel qu'on s'entretînt plus librement avec un homme bonhomme qu'avec l'homme suprême que l'on venait admirer. Les visites aux mines n'étaient pas la seule chose qui me faisait tenir une place dans la représentation impériale sur notre rocher. Lorsque l'Empereur voulait fêter les visiteurs, il m'engageait à leur donner à déjeuner à Rio, et cette délégation, qui n'était pas rare, devenait quelquefois embarrassante.
L'Empereur expédiait vite les personnes pour lesquelles il n'était qu'un simple objet de curiosité, surtout lorsque ces personnes portaient un grand nom. Lorsque les visiteurs étaient pénétrés d'un grand intérêt pour les infortunes de l'Empereur, l'Empereur s'épanchait sans peine et prolongeait facilement la conversation; lorsqu'il avait affaire à des hommes d'État d'une bonne réputation, il provoquait les discussions sur l'état du monde, et alors il enthousiasmait ses auditeurs. J'ai vu des hommes d'État distingués, qui, vingt-quatre heures après l'avoir entendu, avaient encore une fièvre d'admiration. Les visiteurs appartenant au monde commercial ou industriel, l'Empereur se plaisait infiniment à les entretenir, et les engageait à le revoir, et il les traitait avec des égards marqués, surtout quand ils lui parlaient de la supériorité de la fabrique de Lyon, car Lyon était la cité de son coeur.
L'originalité anglaise se faisait distinguer dans toutes ces visites. La présence de l'Empereur la contenait, mais hors de la présence de l'Empereur, elle se laissait aller à des inconvenances répréhensibles.
Une cavalcade de militaires anglais vinrent à Rio pour aller visiter les mines, et, au lieu de se rendre d'abord chez moi, ils me firent appeler pour les accompagner. C'était plus que de l'originalité, c'était de la grossièreté; mais ils étaient tombés en bonnes mains. Je fus indigné contre les Anglais qui la composaient, et je défendis qu'on les accompagnât: ils furent piqués, ils s'en retournèrent, non pas sans avoir menacé de se plaindre. Restait à savoir comment l'Empereur prendrait cela. Je n'étais pas parvenu à le persuader que j'avais un caractère facile, et il pouvait croire que dans ce qui venait de se passer il y avait autant de susceptibilité de ma part que d'impertinence de la part du général anglais. Je lui écrivis:
«Sire, plusieurs officiers anglais viennent d'arriver ici pour visiter les mines. Celui d'entre eux (qui, dit-on, est un général) qui paraissait être le chef de la compagnie, arrêté à deux cents pas de ma porte, a eu l'impudence de m'envoyer une personne de sa suite pour me faire dire d'aller l'accompagner.
«Je devais à Votre Majesté, je devais à moi-même de punir cet oubli des convenances, et je l'ai puni. J'ai formellement refusé d'aller. J'ai défendu qu'aucun employé allât.
«J'ai pensé que Votre Majesté ne serait pas fâchée de connaître la vérité de cette affaire, dans le cas où on lui en parlerait, et je me suis hâté de lui dire ce qu'il en était.
Je suis avec respect...»