Dans la vie privée, il se laissait moins aller aux mots blessants que dans la vie publique; il se servait même de la vie privée pour réparer les torts de la vie publique. Il ne lui était pas cependant facile de faire le bonhomme: son habitude de pouvoir absolu ne prêtait pas au laisser aller. Toutefois, il y avait des circonstances où le bonhomme était seul. Par exemple, on ne voyait que le bonhomme dans les petites invitations, lorsqu'il pouvait se considérer comme étant tête à tête, et alors rien n'indiquait l'Empereur, parce qu'il s'effaçait entièrement. J'ai quatre fois joui de cette distinction honorable, une fois pour manger des huîtres, repas pendant la durée duquel l'Empereur fut d'une gaieté indicible. C'était son moment le plus gai.

Le savoir de l'Empereur était si vaste, si général, que l'Empereur pouvait mêler sa parole à toutes les questions du ressort de l'esprit humain; il aimait mieux discuter sur des choses dans le débat desquelles il pouvait apprendre que sur des choses dans le débat desquelles il pouvait instruire, et il ne s'en cachait pas. Dans ses raisonnements ordinaires, il se mettait à la portée de tout le monde et il n'intimidait personne. Son opinion était péremptoire quant aux questions politiques. «En morale, disait-il, il ne faut ni des si, ni des mais. La morale doit être toute de pureté, ou je ne la comprends pas.» Je l'ai entendu adresser ces paroles à une dame qui était à cet égard loin de penser comme lui.

Les chirurgiens affectent pour l'ordinaire une dureté qui souvent n'est que factice; j'ai vu Samson, le meilleur de tous les hommes, l'une des plus hautes sommités chirurgicales, vouloir paraître dur en ayant les larmes aux yeux. L'Empereur était un peu de cette trempe: il cherchait à cacher sa sensibilité, alors même que sa sensibilité l'étouffait. Il ne pouvait pas nommer son fils sans se troubler, il ne pouvait pas parler d'un événement malheureux sans que sa parole fût péniblement altérée, et son coeur était faible autant que son âme était forte. On lui aurait fait faire beaucoup de choses en le prenant par la sensibilité.

Au milieu de ses grandes qualités, l'Empereur avait une manie des petits esprits qui excite encore mon étonnement: l'Empereur aimait trop à connaître le détail vulgaire des vies du foyer, la teneur des bavardages dans les coteries, ce que disait celui-ci, ce que faisait celui-là, et il ne se montrait pas toujours sans susceptibilité pour les niaiseries.

Ma grande étude a été de suivre l'Empereur pas à pas. Je ne l'ai pas un seul moment perdu de vue pendant toutes ses explorations de l'île d'Elbe, de la Pianosa et de Palmajola. Là où je n'étais pas avec lui, j'allais de suite après lui, ou je me faisais immédiatement rendre compte par ceux qui sans erreur pouvaient à peu près m'instruire. Il y avait entre les quelques personnes qui entouraient plus particulièrement l'Empereur une espèce d'engagement de se dire mutuellement ce qu'elles savaient,--et elles se le disaient, à moins que le devoir du secret imposé ne les obligeât à garder le silence,--de manière que, pour tout ce qui n'avait pas besoin d'être couvert d'un voile, ces quelques personnes connaissaient ensemble ce que l'Empereur faisait, ce qu'il disait et presque ce qu'il pensait. Mais un homme tel que l'Empereur ne pouvait pas laisser deviner les graves sujets de méditation qui devaient changer ou désarmer sa destinée: alors son âme était impénétrable, son coeur sans vibrations, ses traits sans mobilité, son regard sans feu et ses gestes sans énergie. Tout dans sa nature était soumis à la force de sa volonté. Au moral comme au physique, il ne paraissait que ce qu'il voulait paraître. On ne savait rien de lui, surtout lorsqu'on croyait en savoir quelque chose. Mais lui n'ignorait aucune des pensées dont il était l'objet, car ces pensées, il les faisait naître, et il leur imprimait la direction dont il pouvait tirer le parti le plus avantageux.

III

ISOLEMENT DE L'EMPEREUR.--SERVICE D'INTÉRIEUR.

Grâce aux meubles de la grande-duchesse Élisa et du prince Borghèse, l'Empereur avait embelli son palais; chaque jour il l'embellissait encore. Mais il n'achetait pas du moins des choses d'agrément: il se bornait à choisir dans l'abondance dont le hasard l'avait rendu possesseur. Toutefois, il était seul au milieu de ses lambris; il était décidé qu'on ne laisserait pas venir l'Impératrice, l'arrivée de Madame Mère se faisait attendre, et la princesse Pauline ne devait retourner qu'assez tard. On a mal connu l'Empereur: l'Empereur avait besoin d'affection, il ne s'habituait pas à son isolement, il ne se résignait pas à l'absence de son fils, peut-être à celle de sa femme. L'impatience qui le dévorait pendant qu'il attendait la garde impériale venait le dévorer encore. L'Empereur souffrait; des amis éprouvés l'entouraient, mais ils ne pouvaient pas lui dispenser les consolations qu'il aurait puisées dans l'amour maternel et dans la tendresse fraternelle,--je n'ose pas me permettre de dire dans le dévouement conjugal: sa fatale compagne n'avait jamais été dévouée, elle n'avait point compris la grandeur de sa destinée; elle avait traversé des jours de gloire sans s'occuper d'autre chose que des pierreries précieuses dont la gloire se plaisait à la surcharger: c'était une pagode couronnée. Elle ne sut pas même se faire oublier! Les fastes des déceptions humaines apprendront à la postérité la plus reculée la baraterie honteuse qu'elle fit du nom auguste qu'elle portait. Mais il y avait un fils: cela seul explique les soupirs et les voeux de l'Empereur. Les amis éprouvés n'étaient auprès de l'Empereur que lorsque l'Empereur les appelait. Les rapprochements de la journée étaient fugitifs, lorsqu'ils n'étaient pas purement des rapprochements de travail. Ses soirées avaient seules la prérogative de dispenser les douceurs de l'intimité, mais l'heure du couvre-feu en abrégeait la durée. Tous les autres moments étaient durs, même lorsqu'ils étaient pleins d'activité.

Les soirées de l'Empereur étaient d'une simplicité toute bourgeoise. Elles se passaient en causeries pour l'Empereur. Il y avait une table à jeu pour les invités; on y jouait très petit jeu. Mais ces soirées presque patriarcales avaient chacune un événement remarquable, le plus remarquable de tous ceux qui ont pu faire connaître le caractère de l'Empereur.